Archives pour juin 2007

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Fête de la musique

juin 20, 2007

On appelle « musique » une composition (sonore). 

La composition est, au sens statique (« ceci est une composition pour piano »), la figure définissant les rapports réciproques d’un ensemble de parties, et au sens dynamique (l’acte de composer) la création de figures. L’espace est ici une métaphore dont la signification n’est pas à élucider plus avant : une figure n’est qu’une façon pour une multiplicité d’agencer une unité, de s’agencer en unité. Lorsque le rapport des parties (l’unité de la multiplicité) est réglé, on peut appeler la figure une harmonie. Inférer de l’existence d’une harmonie l’intention qui la règle n’est pas seulement inutile : c’est la montre d’un rapport superstitieux à la musique. La figure est un évènement de sens (épuré dans la musique des significations), si bien que composer revient à : tresser un sens. Lui ne vient pas d’en haut, des Idées : le sens est l’Idée, mais d’en bas, de la composition (l’improvisation est la composition dans le temps du temps).  

Qu’y peut-on ? Improviser la musique des mondes.

P. V.

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Le diffracteur, # 1

juin 3, 2007

A supposer que l’image du réel la plus approchante implique une suspension maximale de nos projections de sens – et cela en est déjà une -,  il faut se résoudre à celle d’un chaos. Le chaos, nous n’en avons, semble-t-il, de notion que négative, une absence de forme d’ensemble, de but global, de lois, mais aussi de bien et de mal etc. Encore faudrait-il, dans cette image, rendre compte du fait indépassable pour nous, du moins en pratique (car en théorie une épochè est toujours possible), du sens, et intégrer l’idée de sa production dans cette image du chaos.

Car, le chaos, c’est plutôt ce qui n’a de vie qu’à sans cesse se nier dans sa “pureté insaisissable”, ce qui à proprement parler ne peut pas avoir de pureté insaisissable puisque la production de sens est le fait fondamental, le seul par lequel nous ayons prise sur lui, à l’intérieur duquel il doit être pensé : l’idée de sa pureté insaisissable – déjà une production de sens, qui voudrait qu’en deçà de tout espace de sens subsiste « quelque chose », sans lien avec le sens. Le sens, ce serait alors une hallucination, une superposition de strates projetées par des « sujets », individuels ou collectifs peu importe, sur ce « quelque chose » qui en soi serait sans lien avec lui.

Faisons l’économie dans notre image du réel de ces constructions, le “sujet” et ce “quelque chose” qui lui ferait face, on arrive alors à une autre hypothèse : le chaos n’est rien d’autre pour nous que ce jeu incessant de productions de sens sans fond ni forme d’ensemble ni but global etc. Le chaos c’est cette multiplicité irréductible d’espaces de dispersion avec leurs cadres et leurs règles mais aussi leurs déplacements, innovations, “créations”, avec leurs lignes solides et  structures préalables, impersonnelles, inconscientes mais aussi leurs flux, les pratiques concrètes qui à l’intérieur de chaque ”région” produisent des écarts, des distances, des différences, des oppositions même – produisent du sens (y compris des pratiques généalogiques, manières de se déprendre des cristalisations de sens auxquelles nous appartenons). 

« Au commencement était le Verbe » ?, oui, mais à bien s’entendre : cette « divinité » n’est rien d’autre, dans ses manifestations, que le résultat et la trace de rapports qui toujours déjà l’enveloppent, tout en étant eux-mêmes pris en lui, contenus dans le grand Tout, elle qui ne jouit jamais autant d’elle-même que dans ces flux qui, la traversant, savent rire de ce que lui, ce « dieu », n’est rien d’autre que « le fils de l’homme », qui toujours tend à se fixer dans une communauté de croyants, dans une strate de sens, mais aussi finit toujours par se diffracter, pour retourner au jeu incessant de la production de sens.

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Le diffracteur, # 2

juin 3, 2007

           Le chaos, c’est ce jeu (ce jeu dont il sera surtout question ici, qui sera création d’un espace. Ouvrir un peu de jeu entre nos perspectives. Faire apparaître du jeu entre celles-ci et d’autres, d’ailleurs. Jouer et faire jouer des idées, les pulvériser, rayons perdus ou propagés. Un jeu sérieux, car tout jeu l’est, même ceux qui savent en rire, une manière d’expérimenter le monde, le mettre à l’épreuve. Le jeu commence toujours par la création de son territoire, de son terrain, de son temps. Il  introduit un espacement entre les lieux univoques, la liberté de redéfinir le sens : ce coin de la cour est le camp des indiens. Jouer dans notre coin, pour assouplir les jointures du réel, lui imposer la possibilité de se fissurer, et faire apparaître l’éventualité de nouvelles règles du jeu ? Façonner, ou laisser se façonner librement un objet protéiforme, cristal diffractant, selon des indices variables, quelques lignes de fuite) à l’intérieur duquel les strates de sens se font et se défont, sans téléologie absolue car il n’est de but que relatif à l’une de ces strates, et qui n’est jamais affirmé avec tant de fidélité que dans ces discours et ces pratiques, ironiques, qui se savent obéir à sa « loi » (Ironie interdite à l’homme d’action, car pour être ce qu’il est il se doit de prendre au sérieux les buts qui à l’intérieur d’une strate de sens régissent son action – ce qui par ailleurs n’exclut pas, ne devrait pas exclure une capacité joyeuse à l’ironie).

De l’ironie donc (Marx ne s’est pas trompé lorsqu’il a écrit que l’histoire se répète toujours deux fois[1], l’une comme tragédie et l’autre comme farce : ne nous a-t-il offert, pour le prouver, après le coup de massue de la Phénoménologie de l’Esprit, le Capital ?), afin que nos productions de sens n’oublient pas le jeu qu’elles jouent, simple participation à l’espace des hypothèses et des expérimentations, mais un peu de sérieux aussi, juste assez pour poser  ce “postulat pratique” sans lequel le relativisme conduit immanquablement à l’inaction, y compris au plan théorique : le « sens » de ce jeu des interprétations, du moins pour ceux qui y jouent avec un tant soit peu de gravité, c’est la guerre des sens, la guerre par la production et la stratification “du sens”, la guerre pour l’annexion sous un système de pouvoir et de savoir de… 


[1] Il écrivait que Hegel, quelque part, fait ou faisait une remarque – « les grands événements et personnages historiques se répètent » – qu’il voulait amender ou par rapport à laquelle, au moins, il voulait se démarquer d’une manière ou d’une autre et il réfléchissait, avant de tremper sa plume dans l’encrier, la paupière commençant à cligner si bien que la peau des pommettes s’étirait légèrement sous l’œil, soulevant le haut d’une barbe dont on devrait par souci de scepticisme n’attribuer les couleurs – blanche et noire – qu’à l’ancienne manière de la photographie – pourquoi n’aurait-il pas été partiellement blond ? – et non à sa ressemblance avec Dieu, à cligner, disais-je, d’un air sadique, non pas vicieux mais sadique, seul dans une chambre misérable dont on peut imaginer les murs décrépis, le papier peint sanguinolent, et lui, attablé à son travail pendant que femmes et enfants […], et lui, trempant sa plume dans l’encrier et clignant de l’œil, clignant et clignant comme si une tique ou une sangsue lui eût parasité la paupière, ajoutait en grommelant : « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».