A supposer que l’image du réel la plus approchante implique une suspension maximale de nos projections de sens – et cela en est déjà une -, il faut se résoudre à celle d’un chaos. Le chaos, nous n’en avons, semble-t-il, de notion que négative, une absence de forme d’ensemble, de but global, de lois, mais aussi de bien et de mal etc. Encore faudrait-il, dans cette image, rendre compte du fait indépassable pour nous, du moins en pratique (car en théorie une épochè est toujours possible), du sens, et intégrer l’idée de sa production dans cette image du chaos.
Car, le chaos, c’est plutôt ce qui n’a de vie qu’à sans cesse se nier dans sa “pureté insaisissable”, ce qui à proprement parler ne peut pas avoir de pureté insaisissable puisque la production de sens est le fait fondamental, le seul par lequel nous ayons prise sur lui, à l’intérieur duquel il doit être pensé : l’idée de sa pureté insaisissable – déjà une production de sens, qui voudrait qu’en deçà de tout espace de sens subsiste « quelque chose », sans lien avec le sens. Le sens, ce serait alors une hallucination, une superposition de strates projetées par des « sujets », individuels ou collectifs peu importe, sur ce « quelque chose » qui en soi serait sans lien avec lui.
Faisons l’économie dans notre image du réel de ces constructions, le “sujet” et ce “quelque chose” qui lui ferait face, on arrive alors à une autre hypothèse : le chaos n’est rien d’autre pour nous que ce jeu incessant de productions de sens sans fond ni forme d’ensemble ni but global etc. Le chaos c’est cette multiplicité irréductible d’espaces de dispersion avec leurs cadres et leurs règles mais aussi leurs déplacements, innovations, “créations”, avec leurs lignes solides et structures préalables, impersonnelles, inconscientes mais aussi leurs flux, les pratiques concrètes qui à l’intérieur de chaque ”région” produisent des écarts, des distances, des différences, des oppositions même – produisent du sens (y compris des pratiques généalogiques, manières de se déprendre des cristalisations de sens auxquelles nous appartenons).
« Au commencement était le Verbe » ?, oui, mais à bien s’entendre : cette « divinité » n’est rien d’autre, dans ses manifestations, que le résultat et la trace de rapports qui toujours déjà l’enveloppent, tout en étant eux-mêmes pris en lui, contenus dans le grand Tout, elle qui ne jouit jamais autant d’elle-même que dans ces flux qui, la traversant, savent rire de ce que lui, ce « dieu », n’est rien d’autre que « le fils de l’homme », qui toujours tend à se fixer dans une communauté de croyants, dans une strate de sens, mais aussi finit toujours par se diffracter, pour retourner au jeu incessant de la production de sens.