
Chaosalité
juillet 3, 2007On sait depuis Hume que la causalité, dans les sciences physiques ou partout (soit le fait que « x cause y »), n’est que l’objet d’une croyance, celle-ci étant « causée » par l’habitude de voir succéder à un état x un état y (j’emploie causée à dessein ; il faudrait dire modestement que l’on observe que, souvent, l’addiction à la succession entraîne une croyance à la causalité). Pourtant, nous n’aurons pas besoin d’être si durs, et garderons pour les sciences dont les expériences sont infiniment répétables le droit de tenir ce genre de discours proprement métaphysique (parce que la causalité n’y est jamais observable en tant que telle), et de dire que « x cause y ».
Mais pour les autres, que l’on appelle, usant d’un charmant oxymore, « les sciences humaines », nous ne placerons pas notre clémence dans les bénéfices d’un doute. Les « sciences » humaines prétendent tirer leur scientificité de la possibilité qu’elles mettent en avant, sinon des lois, au moins des réseaux de causation. « C’est parce qu’il est pauvre qu’il ne réussit pas à l’école », dit le sociologue (durkheimien, pour qui les faits sociaux doivent être traités comme des choses). « C’est à cause de la crise du phylloxera que les paysans se sont révoltés », dit l’Historien (positiviste). « C’est parce que les deux frères sont en concurrence pour posséder la mère qu’ils sont rivaux », dit le psychanalyste. Autrement dit, les humaines sciences découpent dans le réel des réseaux de causalité qui donnent un sens à l’expérience. Ce faisant, elles ne peuvent être attentives à la singularité de leur expérience, et sont plus sujettes encore à la métaphysique dogmatique que les sciences dures.
D’abord parce que les expériences ne sont pas répétables. On n’a pas : après chaque x, j’ai eu un y, mais, simplement « après ce x il y a cet y », ou même : « j’ai ce x, et par ailleurs cet y ». Dès lors, passer de cette succession ou de cette contemporanéité à une causalité semble, pour tout dire, une pétition de principes. Pourquoi, dès lors, dit-on « x a causé y » ? D’où peut-on induire des deux évènements « En 18** il y a une crise du phylloxera » et « En 18**(+1) les paysans se révoltent » que l’un a causé l’autre ? En l’absence de toute épreuve empirique, il faut dire que cette attribution de causalité ne tient, en définitive, que sur le bon sens, qui est (parce qu’il est sens) unification des multiplicités, mais (parce qu’il est bon) unification « normale » des multiplicités, – c’est-à-dire qu’il « pense » par proverbes, ou encore avec du sens tout fait. En l’occurrence, dans notre exemple, la mise en exergue par l’historien d’une causalité ne s’appuie que sur le bon sens qui nous fait dire (mais pourquoi ? Au nom de quoi ?) que « la crise d’un secteur mécontente les travailleurs de ce secteur ». In fine, la causalité historique est donc ravalée dans l’imputation d’une causalité psychologique (individuelle ou collective) que l’on ne questionne pas, parce qu’elle est de bons sens.
En réalité, il est fort à parier que les singularités (évènements historiques, acteurs sociaux, sujets psychologiques) se refusent aux généralisations de bon sens, qu’ils échappent en grande partie aux sciences humaines qui essaient de les enfermer dans leurs réseaux causaux. Articuler à la question du chaos celle du sens comme nous tentons de le faire ne veut rien dire d’autre que ceci : aucune causalité n’est assignable autrement que par un parti pris de bon sens.
Quid des sciences humaines ? Prenons un exemple, certes grossier, et qui n’en n’est pas (des sciences humaines), mais qui est structuré de la même manière, pour répondre à cette question. On peut dire : « C’est parce qu’il était trop jaloux que Robert divorça de sa femme ». Mais on peut tout aussi bien dire : « C’est parce qu’il était trop jaloux que Robert épousa sa femme. » Que se passe-t-il ? Les deux propositions sont possibles, elles font sens, aucune des deux n’est en tant que telle absurde. Pourtant, on explique avec la même cause (jalousie) deux effets opposés (divorce/mariage), et tous les deux semblent aller de soi, reposant sur une forme de bon sens. Dans le premier cas, il faudra rajouter une médiation du type : « il souffrait trop de sa propre jalousie et ce n’était plus vivable ». Et dans le second : « afin d’être assuré de l’avoir pour lui tout seul ». Résultat : l’attribution de la causalité dans le récit a pour effet de suggérer des médiations qui forcent le locuteur à imaginer un personnage, ou une situation, pour pouvoir retomber sur ses pattes. Autrement dit, la causalité est un opérateur de scénarios, ou mieux – parce qu’il n’y a pas, en fait de causes – un opérateur de fictions. En tant que telles, les sciences humaines ne sont, bien souvent, qu’un avatar – non conscient de ses outils – du roman naturaliste, l’esprit de sérieux en plus.
P. V.
Pythagore decouvrit que certaines longueurs de cordes, en vibrant, produisaient des sons harmonieux. Mieux, si il coupait cette corde en deux, il obtenait la meme note, un octave au-dessus.
La mathematique commencait.
Hippocrate a durablement eloigne les demons de notre organisme en mettant l’hygiene et l’observation clinique au coeur de la medecine.
La tache des hommes de science est de desenchanter le monde, d’eradiquer la superstition pour lui substituer l’enchainement logique, de remplacer la vengeance divine par la cause qui produit la consequence.
Mais en denoncant le regne de l’interpretation peut-etre fais-tu dans le traditionnel finalement, car vouloir peigner le reel en en canalisant le mouvement sous une seule interpretation causale peut etre une forme de superstition.
Ca rassure.
Ce que tu proposes n’est-il alors pas de faire face au chaos sans chercher a se rassurer, d’accepter le monde ?
et d’etre quand meme serein. Comme un stoicien ou un bouddhiste.
Une consequence funeste de ton projet est la disparition de l’humour.
Sans categories fermees, sans cases enchainees, pas de decalage ni d’exageration possible. Plus rien n’est drole, pas a sa place, tout arrive parce que c’est le chaos.
J’aime beaucoup l’idee d’operateur de fictions, ca resonne bien avec pierre mouillard.
ton idee de parti pris de bon sens aussi eclaire d’un oeil nouveau une conference de ricoeur sur le choix des archives pour la construction de l’histoire.
mon commentaire est vraiment bordelique, j’ai de la fievre, causee par un moustique qui a echange un peu de mon sang contre un virus de haute valeur.
un truc de dengue
J’ai bien peur qu’un commerce je l’avoue peu pudique et sans scrupules avec ces paroles, plaisantes et qui flattent volontier le goût auquel me destinait le nom que je me prête n’ait enfanté en mon âme – de part la naissance que j’aime à lui imaginer, disposée il est vrai à cela seul – quelques pensées peu communes, dont s’acoquine mal le vulgaire bon sens. De ce qui va suivre il vous incombe par conséquent, d’une manière ou d’une autre, de me soulager : qu’en appeler aux faits et plus généralement aux sens pour prouver comme on dit une théorie témoigne du goût le plus grossier qui soit – et je tiens à ce que cela soit mis au crédit du divin Platon! -, et que l’autorité qu’on reconnaît de nos jours aux sciences humaines repose peut être sur cela que les histoires qu’elles raccontent ont pour personnages, que dis-je: pour héros (oh quelles tristes épopées) l’ “homme du commun” – non les exceptions mais la règle, non des individus mais des profils statistiques (autrement dit : des “faits”). Les fictions du bon sens: m’accorderez-vous – j’avoue que cela me redrait plus léger – qu’elles sont ce que les bons hommes raccontent, entre deux, à propos d’eux-mêmes ?
Oui – ça fait du bien ?