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Critique de la raison magique

juillet 5, 2007

§1. Nomina sunt res. – Problème : il n’est pas rare qu’un discours (la morale chrétienne, le droit pénal, la psychanalyse etc.), dès lors que des énonciations le diffusent, parvienne à produire des effets de réel ; on finit par prendre le contenu d’un énoncé pour un état de fait. Comment quelque chose qui n’existe pas (un objet énoncé) peut-il néanmoins s’inscrire dans le réel ? – Une formation discursive, certes, ce n’est pas rien, ça existe : c’est un corpus fini d’énoncés primitifs et de règles, délimitant un espace de dispersion d’énoncés dérivés. Une formation discursive c’est donc la condition de possibilité de pratiques discursives, et ça existe comme existent les pratiques qu’elle rend possibles. Mais la « mauvaise conscience », la « délinquance », le « refoulement » ou le « terrorisme » ça n’existe pas : ce sont les objets d’énoncés possibles, dont la prolifération est ordonnée à des règles précises, qui fixent entre autres choses la distribution des rôles, par exemple celui de sujet parlant (Qui est ici en droit de parler ? le prêtre, le juge, le psychanalyste, le ministre de l’Intérieur). Un jeu s’instaure, à l’intérieur duquel des énoncés sont produits – et diffusés dans des énonciations -, et avec eux des variations de sens, du sens, du bon sens. Et cette « plage de dicibilité » a pour point focal un objet discursif, qui lui n’existe pas : ce qui existe ce sont les souffrances résultant de l’introjection des pulsions agressives et les structures politiques dans lesquelles a lieu ce phénomène psychique, et non la « mauvaise conscience », simple élément du discours sacerdotal (Généalogie de la morale II, 16) ; ce qui existe c’est la multiplicité des illégalismes et les formes économiques, sociales et politiques à l’intérieur desquelles ont lieu ces actions, et non la « délinquance », point focal du droit pénal (Surveiller et Punir IV, II). – « Mais il est évident que la mauvaise conscience ça existe, et heureusement ! il est évident qu’il y a des délinquants (et heureusement…) ! etc. » : il faut se rendre à l’évidence, nous n’avons pas les faveurs du bon sens… Que valent ces évidences ? Les qualifier d’illusions ? Non, car une expérience correspond bien à ces énoncés, qui relève tantôt du sens interne, tantôt du sens externe : « la délinquance ne cesse d’augmenter », déclare le ministre de l’Intérieur, et quelqu’un peut-il nier que cet énoncé renvoie à des “faits” évidents (sentiment d’insécurité exacerbé, taux de délinquance croissant etc.), qui parlent d’eux-mêmes ? – Le problème est précisément le suivant : des énoncés renvoyant à des « faits » n’ont pas un contenu illusoire, certes, mais il serait naif de croire que la visée d’un référent suffit à garantir la pureté descriptive d’une série d’énoncés. S’imaginer que des mots, parce qu’ils ont un référent (on entend par là une pure fonction logique : ce qu’un énoncé vise comme le dehors dont il tient lieu) ont un rapport nécessaire avec lui, comme c’est le cas entre un nom propre et son propriétaire pour certains peuples primitifs, c’est même le résidu d’une forme de pensée magique. Car les énoncés, loin de représenter intrinsèquement (rapport magique) ce dont ils sont la représentation, s’y réfèrent à travers la toile d’une formation discursive. Mais il y a plus : en prenant corps dans des énonciations et en se greffant sur d’autres pratiques, ainsi réorientées, ces productions de sens induisent des effets dans le réel, ainsi parfois que des effets de réel : elles concourent à changer les modes de pensée et d’action, à infléchir les rapports de force etc., mais aussi, ce qui est plus étonnant, elles découpent des “faits” qui de toute évidence sont homogènes ou isomorphes aux objets énoncés. Une fiction historique rendra peut être plus clair ce type de processus : supposons la morale chrétienne soumettant à son régime discursif les pratiques de soi de l’antiquité païenne, comme l’examen et la direction de conscience ; en infléchissant leurs procédures et buts, elle aurait fini par transformer aussi le référent initial de l’objet « mauvaise conscience », qui à l’origine lui aurait été clairement hétéromorphe (peut-être s’agissait-il du renoncement pulsionnel, douloureux, lié à des structures politiques d’ordre disciplinaire) : naissance à terme du “pécheur” (”si je souffre, c’est ma faute”), qui cesse d’être un pur objet discursif puisque désormais des hommes se vivent ainsi et adoptent le mode de vie approprié. Conséquence : on voit se dessiner un nouvel espace de visibilité, isomorphe à un régime discursif qui l’a précédé (naissance de l’ “intériorité”, et des ses accidents, plus tard objectivée par la psychologie ); et cette manière de dire les choses, loin d’être neutre, peut être analysée comme l’instrument d’une stratégie de pouvoir, ici celle des prêtres. Ce type d’hypothèse rompt avec une approche empiriste et descriptive de l’histoire (avatar de la raison magique), car il a pour but d’une part de défaire des effets de réel hégémoniques (évidences), en exhumant le type de discours qui les configure; de rendre possible de nouvelles productions de sens et de réel, d’autre part (Idem pour la délinquance et la société disciplinaire, pour le terrorisme et notre société de sécurité). – Parler depuis une formation discursive, c’est toujours traduire quelque chose dans les termes d’un espace de dicibilité donné (seuil épistémologique), et par là même (seuil politique) l’assujettir à un dispositif de pouvoir (délinquance et pouvoir disciplinaire, terrorisme et société de sécurité) ou du moins à un complexe de forces affrontant d’autres forces (mauvaise conscience et pouvoir sacerdotal). Les mots ont un sens, irréductible à une référence pure ou à une simple composition de significations : le réfracter, c’est ouvrir le régime discursif à l’intérieur duquel ils jouent et exhumer le seuil politique sur lequel ils sont, dans un contexte donné, branchés.

§2. Res sunt nomina. - Renversons le mot d’ordre du nominalisme : les mots tiennent lieu des choses, jusqu’à les modifier, et inversement les choses nous apparaissent comme un langage muet et visible. Mais c’est une autre variante de la pensée magique que de croire en des expériences dont l’évidence suffirait à garantir qu’elles sont donatrices d’un sens murmuré par les choses mêmes, que les mots n’auraient plus qu’à représenter. Entre les « champs de dicibilité » et les « plages de visibilité » il y a en principe fracture, réfraction ; et en même temps, la jointure de ces deux milieux hétérogènes étant le non lieu où s’affrontent les forces, il y a un aussi sans cesse des emboîtements, des ajustements entre telle évidence (le plus souvent déjà travaillée par des disours) et telle manière de l’énoncer surgissant du dehors ; parfois on a même un repliement de l’un sur l’autre lorsque s’instaure un dispositif de pouvoir puissant. Et comme des régimes discursifs règlent la dispersion des énoncés, des machines d’évidance, qui en général intègrent déjà dans leur fonctionnement des discours, configurent et diffusent des évidences: l’ampleur de leurs connexions réciproques fixe le degré d’homogénéité et de rigidité d’une strate de sens. – Une machine d’évidance configure ou fabrique et dissémine des complexes typiques de perceptions, d’émotions et donc aussi d’actions (« évidences »). Voir le visible, c’est être pris dans ces machines, être incité à voir avec leurs yeux : en présence de quelque chose dont la réception est pour moi codée (dans ce codage interviennent déjà des discours, latents et sédimentés), je suis disposé à isoler, grossir, déformer certains éléments, à en amoindrir ou gommer d’autres, jusqu’à voir une chose qui parle d’elle-même, qui fait signe en direction d’autres niveaux d’évidence, à laquelle aussi j’associe tel(s) affect(s), et éventuellement une réaction motrice « appropriée ». Il y a le sens énoncé, et le sens vu. Un exemple, familier, pris dans notre dispositif audio-visuel : « Le Hamas va enfin pouvoir mettre en œuvre son programme, dit Abou Salah, 25 ans, le visage fier, cerclé du collier de barbe réglementaire », lit-on dans Le Monde (15/06/2007). Cas typique de chose parlant d’elle-même (« ce jeune et fier collier de barbe est dangereux »), sans doute issu de la déformation d’une manière de voir plus ancienne (”cet Arabe est méchant”) : une évidence travaillée, notamment, par un discours raciste postcolonial est reprise et modifiée par la “question de l’islamisme”, qui se branche sur un autre dispositif de pouvoir (« cette position est l’une des dizaines de places fortes du Fatah tombées entre les mains des islamistes [du Hamas] depuis le début de la semaine » avait déjà prévenu notre journaliste, de peur que les mots nous manquent pour nommer l’image qui devait suivre). Séduite par un nouveau type de discours, une évidence déjà diffusée tend à être absorbée par une stratégie de pouvoir différente. Il y a bien ici recouvrement d’une évidence (”ce jeune et fier collier de barbe est dangereux”) et d’un énoncé (”c’est un terroriste”), si bien que les évidences deviennent clairement énonçables et les énoncés évidemment fondés. Le dispositif de pouvoir qui s’appuie sur les deux peut alors replier les énoncés de terrorisme sur l’évidence de son existence, puisque l’évidence elle-même est énoncée en ces termes par ceux qui la vivent. Et c’est parce que des discours différents, répondant à des stratégies incompatibles, peuvent se greffer sur les mêmes évidences (Sarkozy n’est pas Le Pen, et remet au goût du jour des évidences grisonnantes) que l’analyse politique requiert, au moins à titre de principe heuristique, la distinction du voir et du dire (même s’il y a du dit sédimenté dans tout voir, précisément parce que tout régime discusif influent tend à s’approprier des évidences). – Ajoutons que dans le passage d’une société de discipline à une société de contrôle, comme la nôtre, l’organisation de cette machinerie change profondément de technologie : on passe d’une structuration topologique des champs de visibilité, dans des lieux aménagés à cet effet (la prison, l’école, l’usine, l’hôpital etc.), à leur diffusion immatérielle, dans les flux d’informations qui traversent l’espace de la « communication » (télé, cinéma, Internet etc.). Technologie plus souple, plus subtile, plus frappante aussi. Technologie qui de plus favorise la confusion du visible et dicible (les flux d’informations sont transversaux à cette distinction), ainsi que l’enracinement de la compréhension magique des deux – qui culmine dans le genre « reportage », avatar du naturalisme.

§3. Diffusions (dispersion, réfraction, diffraction).Strate de sens : un espace de dispersion, globalement homogène, des évidences et des énoncés, qui dans l’idéal y circulent sans déviations ni obstacles ; en réalité les déviations existent, dans l’exacte mesure où toute strate de sens est branchée sur un dispositif de pouvoir qui lui-même, quelle que soit sa puissance, rencontre des points de résistance : un espace de dispersion est parsemé d’îlots hétérogènes, éléments « invisibles » ou « indicibles » qui émergent, et brisent les lignes tracées de visibilité et dicibilité (effets de réfraction : on continue pour un temps à les voir et les énoncer à la mode ancienne, mais cela sonne faux ). Diffraction : la pulvérisation des évidences et des énoncés typiques d’une strate de sens, parfois jusqu’à leur extinction, lorsqu’ils rencontrent des obstacles qui ne leur sont pas complètement transparents; ce phénomène s’observe à deux échelles au moins: des « sensibilités » et manières de dire subversives qui défigurent pour les reconfigurer des évidences et énonciations typiques; mais aussi, dès lors que ce régime audio-visuel (énoncés, évidences) perd en intensité, des offensives contre ses sources primaires, contre la machine d’évidance qui projette telle « plage de visibilité », contre le régime discursif qui ordonne tel « champs de dicibilité » (Deleuze). – Diffracter c’est donc réfléchir en les faisant interférer des ondes lumineuses (évidences) et sonores (énoncés) qui dans une strate de sens se dispersaient de manière réglée : soit en subvertissant au cas par cas l’encodage des évidences et des énoncés, pour rendre visible et dicible autre chose (faire des « monstres »); soit en rendant visible et dicible sur une surface de réfraction la source primaire des ondes ainsi diffusées (exhumer une matrice) – ce qui laisse voir et entendre les contingences d’une strate de sens, et fissure le rapport magique aux “choses” et aux “mots”.

J.-P. F.

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