h1

Sens et situation.

novembre 11, 2007

            Le JDD titrait il y a quelques temps déjà (Vendredi 22 Juin 2007 – une éternité…) :

      « Emeutes à Cergy, silence radio »

           « Des violences urbaines ont eu lieu dimanche 17 juin au soir à Cergy-Pontoise, sans trouver de couverture médiatique, si ce n’est dans l’édition locale du Parisien. Dans son édition du samedi 23 juin, Le Monde revient sur ces événements, qualifiés de “graves” et pourtant passés sous silence. »

             Mais que s’est-il réellement passé à Cergy, qui soit passé inaperçu des grands médias ?

            Mais c’est évident : une série de violences, une émeute, joliment mais vaguement qualifiées d’urbaines. La situation, de même, que connut la France en 2005, lorsqu’elle se couvrit de milliers de feux de la saint Jean, que le Kärcher sarkozien, en une poétique inversion de ses effets, avait contribué à attiser, fut présentée comme une succession d’émeutes urbaines, et certains agitèrent même, au plus fort des réjouissances, le spectre, bien improbable d’ailleurs, d’une guerre civile.

          Jeunes de banlieue, véhicules et poubelles incendiés, casseurs, forces de l’ordre, riverains apeurés et choqués : émeute urbaine, voire guerre civile. La succession des faits et des acteurs de la situation est non seulement évidente, elle est logique. Elle est logique parce qu’évidente. Il conviendrait peut-être de démêler les fils précisément, dont se trame cette situation.

            Qu’est-ce donc que l’on appelle une situation ?

            Une situation, c’est l’ensemble des faits, personnages ou acteurs, éléments matériels, temporels et spatiaux (scénographiques), bref, tous les ingrédients qui composent une représentation possible, donnant un sens à une interaction entre plusieurs individus (Goffman). Plus précisément, la situation est le sens de cette interaction, et définit donc aussi le statut et le rôle à jouer de tous les participants. Autant dire qu’une situation, c’est ce qui permet de définir un ensemble de rôles à jouer, d’acteurs qui occupent une position dans un espace matériel aussi bien qu’idéologique (ou conceptuel, si l’on veut être plus consensuel), qui effectuent une série d’actions dont la succession trame le sens de la représentation. Du point de vue de l’observateur, la situation est donc l’espace de dicibilité d’une signification reconnue, en train d’être actualisée : que se passe-t-il ici, en ce moment ? Le fait même de pouvoir répondre manifeste que la situation est définie, ou du moins définissable : des gens font la queue, nous jouons à la pétanque, etc. 

            La situation définit donc un espace de jeu. C’est un jeu social clairement établi, avec ses décors et ses personnages (façade, « rôles sociaux »), avec ses règles et ses interdits, ses marges de liberté et d’improvisation possible (les techniques de réalisation dramatique, les possibilités de représentation frauduleuse, etc.). Le jeu est nommé, et cette désignation fait entrer le jeu dans une taxinomie sociale des situations. Pour la faire entrer dans cette classification, il faut une participation des acteurs qui projettent, de manière consciente ou non, une définition de la situation qu’ils ouvrent autour de leurs gestes et de leurs paroles. Mais il existe aussi, lorsque la situation est sur le point de virer, tout un attirail de techniques servant à maintenir le sens de la situation, et ainsi la définition de soi qui se trouve par là impliquée, face au danger toujours présent d’une dé-définition, d’un écroulement de la situation, sorte d’avant-goût d’une  dissolution du jeu social dans sa totalité (techniques de protection, ou « tact », et techniques défensives). Tito en visite au Etats-Unis, se trouve avec Kennedy face à une manifestation hostile; le président américain, profitant de l’ignorance supposée de la langue anglaise par son interlocuteur, lui précise que ces manifestants en ont après sa politique étrangère au Vietnam. Autrement dit, devant le risque d’effondrement de la situation, du sens qui la définit, le président américain met en œuvre une technique de protection, de tact, pour maintenir le sens de la situation (relations protocolaires, d’apparence, par définition, cordiales et conformes aux règles de l’hospitalité), et conjurer la gêne que pourrait provoquer l’effondrement de la situation, et cette sorte d’anomie qui en résulterait. Le danger qui guette toute situation instituée, c’est sa destitution, la perte de son sens dans l’indistinction a-signifiante. Le contraire de la situation c’est le chaos.

            Comme telle, la situation donne lieu à un ensemble de significations, elle en est la mise en site. Détruire le site, son apparence de naturalité, c’est non seulement détruire l’une des manifestations d’un ensemble de significations socialement établies, mais c’est aussi montrer sa précarité ; c’est montrer la possibilité pour ces significations de ne pas être, voire même, la possibilité d’autres significations. Si cet ensemble de significations qui me semble naturel ne l’est pas, le sens de mes actes perd tout fondement, toute évidence. Si l’ensemble des interactions qui prennent sens dans une situation donnée est réglé par un ensemble de codes culturellement et socialement institués, la destruction du caractère d’évidence de la situation est en même temps une manifestation de l’absence de fondement « naturel » des codes qui structurent et définissent une situation, et des actes accomplis quotidiennement, absence de fondement qui sera ressentie subjectivement comme une gêne.

            La spécificité des « émeutes » de Novembre 2005, c’est précisément qu’elles résistent, pour une grande part, à toutes les tentatives d’interprétation en termes de situations déjà connues, sagement rangées au tableau des significations sociales reconnues (au sens cognitif aussi bien que moral) : les situations habituelles (jouer à la pétanque, faire la queue, recevoir un hôte étranger) ne posent à l’observateur qu’un problème de récognition, non un problème de production du sens.

             La question qui se posait était alors la suivante : a-t-on affaire à une bande de jeunes délinquants, de « racailles » comme diraient certains, ou s’agit-il là d’une forme de manifestation politique, une protestation qui ne possède pas la capacité langagière de se formuler en revendications précises (mais est-il sérieusement envisageable de penser que ces « jeunes » ne sont pas capables de dire et de voir que le chômage est plus élevé dans leurs quartiers qu’ailleurs, que la discrimination à l’embauche les frappe de plein fouet, etc. ?), comme le pensent encore certains ? Sont-ce des bandes organisées, des étrangers (venant semer la discorde « chez nous »-pourquoi ?), ou des groupuscules incontrôlables de « sauvageons » ?

            Ce qui se profile derrière ces questions, ce sont les réponses pratiques qui leur seront données. Or pour ce faire, l’instance politique doit se donner une prise sur la situation, pour la gérer dans l’urgence-quitte à ne pas prévoir la suite. Or il se trouve que cette prise est fournie, entre autres, par les habitudes du langage, des grilles de projection de sens habituelles, en référence aux situations semblables.

           

            Le rapport de forces qui décide du sens des faits, qui se cristallise dans la dénomination de la situation, ce rapport de forces s’est concentré autour du sens que lui donnèrent les médias et la communication (quand bien même la communication gouvernementale s’était fondée sur des rapports de sociologues et des services des renseignements généraux), seules instances à proposer une interprétation ayant force de loi. L’interprétation médiatique de la situation présente cet avantage par rapport à celles que peuvent en proposer les acteurs, d’être simple, contrairement aux multiples motivations qui auraient existé, contrairement à l’idée même qu’une interprétation en termes de motivations serait déjà une imposition de sens. Elle possède aussi cet avantage d’être tout simplement plus audible, en ce double sens qu’elle ne heurte pas une oreille bien sensible à l’absence de significations reconnues d’une série d’évènements si « violents », et qu’elle est massivement diffusée. L’un des effets de cette ré-affirmation des topoï est leur renforcement : les jeux de signification proposés par les médias se vérifient par leur répétition, non seulement subjectivement, mais aussi objectivement : parmi les « casseurs » nombreux sont ceux qui furent tentés de justifier leur action en ayant recours à des motifs politiques considérés comme plus nobles. Ils se mettent donc à considérer leur action comme adéquate à la description médiatique qui en est donnée, ils se vivent réellement comme des protestataires inconscients. Loin de ces interprétations habituelles, une bonne part de ce qui s’est passé ne s’explique que si l’on laisse tomber ces cadres, ou plutôt, ne s’explique pas.

            On voit donc ici apparaître un couplage très efficace entre dispositifs de pouvoir, et dispositifs de production de savoir. Le fait de constituer la situation comme objet de savoir (émeutes urbaines, dont le mécanisme est déjà connu par les sociologues, et qui permet, pense-t-on, de pouvoir agir sur elles), rend possible, en intention, une intervention pratique sur cet objet. Si les instances traditionnelles du savoir ont joué leur rôle ( service des renseignements, sciences humaines, etc.), un rôle particulier doit être reconnu à l’action des médias et de la communication gouvernementale, un rôle qui se situe spécifiquement au niveau du langage.

            Les médias n’avaient pas d’autre choix (pas d’autre fonction ?), que de présenter une interprétation des « faits », qui, si elle se voulait prudente, n’en était pas moins une imposition de sens[1]. Il fallait que les médias fussent simplement capables de dire de quoi il s’agissait. Or pour faire cela ils ont recours à un langage tout prêt, non critique, qui implique tout un ensemble de connotations, et de représentations de nature idéologique. S’agit-il,  lorsque l’on parle de « violences urbaines »[2], de signifier par ce terme la simple localisation spatiale des faits (parle-t-on souvent de « violences rurales » ?) pour les téléspectateurs myopes… ? L’urbain, comme substance ineffable dont se tisse les rapports entre les individus, comme substance de l’espace, comme matière sociale, morale et politique dont l’espace se tisse- l’urbain fut bien la toile de fond sur laquelle les évènements venaient se peindre et prendre leur sens, par l’acte, passé sous silence, de traduction des évènements dans la langue médiatique, la LQR[3], cette langue idéologique inconsciente d’elle-même, la seule que les grands médias sachent parler. Il faut nommer les faits, dans l’urgence, leur donner un titre (quitte à ce qu’il soit un peu gros), pour pouvoir simplement parler de « ce qui se passe ». La situation se trouve alors définie aussitôt que nommée, elle existe aussitôt qu’elle est nommée. Autrement dit, l’acte de définition est en même temps une façon de porter à l’existence (du moins dans l’espace de visibilité et de dicibilité sociales) une situation. Ici la dénomination possède un pouvoir démiurgique, qui fait être l’état de fait « décrit » dans l’espace de représentation, mais aussi, puisque ces interprétations auront des effets  en retour sur le réel, dans les « faits ». On comprend alors que des possibilités d’action et de réaction sont ouvertes du fait de cette dénomination, de cette définition implicite, et ce à double titre : l’on agit en fonction de la signification de la situation, et l’on agit sur la situation en fonction de la signification qu’on lui « reconnaît ». Autant dire que cet acte de définition a une portée ontologique en même temps que politique.

             Les effets sur l’opinion publique d’une telle ontogénèse de la situation par le langage médiatique, se coupleront d’autant plus fortement avec les actions menées par les pouvoirs publics, que celles-ci reposent sur un même arrière-plan idéologique ; les individus qui participèrent aux émeutes l’ont fait pour des raisons que l’on peut analyser, et, en fonction de celles-ci, des « réponses » peuvent être apportée : grosso modo, l’alternative entre une interprétation politique musclée (il faut ramener le droit dans les zones de non-droit, redonner le sens du respect à la jeunesse), et une vision socialistement mièvre (les pauvres jeunes parias qui, ne sachant pas exprimer leur frustration sociale, décident de brûler des poubelles)- alternative laissée à la libre appréciation du jugement critique du citoyen-téléspectateur[4], nullement influencé, comme on l’imagine, par les images apocalyptiques de noirs personnages encagoulés, sur fond de flammes infernales…. Rien de bien étonnant donc à ce que l’on ait vu la solution répressive être préférée à une tentative de modification profonde des conditions de vie, réelles, qui ont pu servir de condition de possibilité à une telle situation.

             Autre chose passée entièrement inaperçue dans les grands médias et quasi-entièrement dans les études sociologiques, c’est la dimension proprement ludique de ces événements. Or cette dimension ludique, ou « nihiliste », selon certains, jouerait un grand rôle dans les motivations qui ont présidé au passage à l’acte. Ce qui est particulièrement angoissant, ce n’est pas tant la possibilité (bien mince d’ailleurs) d’une guerre civile, que celle de l’absence apparente de sens qui structure la situation. Ici, les différents acteurs ne jouent pas le même jeu, ils ne projettent pas une même définition de la situation. Les motifs d’implication dans les émeutes étaient très complexes. Mais le fait que certains jouent un tel jeu grandeur nature, sur tout le territoire, sans que cette situation fasse partie de la taxinomie sociale des situations, voilà qui est pour le moins angoissant. La nature a horreur du vide. Or ici le jeu de massacre (automobile principalement) ne fait pas partie des jeux de sens connus, et ne semble pas en proposer un nouveau ; le chaos était dans les rues tout autant que dans l’ordre des significations sociales et politiques  reconnues.

 

            Le problème de la dénomination s’est trouvé au cœur du travail des organes de production de savoir (organes d’information du gouvernement, justice, mais aussi universitaires, etc.). Au fondement des discours interprétatifs forgés ou relayés par les médias, se trouvent un certain nombre de schèmes de pensée produits, entretenus, et pour un part popularisés par des organismes de production du savoir. La notion de « violence urbaine » en est déjà un. Mais aussi, il est notable que de nombreuses interprétations causales des événements ont été proposées. Il s’agissait de décrypter le sens caché derrière les « faits » en fonction des causes qui leur avaient donné naissance. A titre d’exemple, les rapports des études du centre d’analyse stratégique[5], commandés par le gouvernement, montrent la pertinence mais aussi les limites des ces types d’interprétations (chômage, sentiment d’exclusion et de discrimination, bandes de délinquants incontrôlables, révolte face au décès des deux « jeunes », etc.). Ici les causes de l’action se modulent subjectivement en motivations de l’acte. Or, s’il semble possible de faire un lien avec ces « données », il ressortirait des entretiens avec ceux qui ont participé aux « émeutes » que les motivations sont très diverses, et parfois même très confuses. Les rapports notent aussi une tentation, de la part des « jeunes », de justifier leur action par des motifs « nobles » (revendication sociale et économique, volonté de se faire entendre sur la place publique). Autrement dit, les « causes » auxquelles on attribue le déploiement de cette situation ne seraient que la toile de fond, les conditions de possibilité, mais à elles seules insuffisantes, d’une telle situation. Et ce n’est pas le décès de Zyed et Bouna, le rôle de déclencheur qu’on leur fait jouer, qui expliquent la « flambée » : des situations analogues se sont rencontrées ailleurs, mais les « émeutes » ne prirent pas la même ampleur[6].

             Mais poser la question des émeutes de 2005 en termes de motivations constitue déjà une imposition de sens : c’est penser la succession des évènements en termes atomistes ou moléculaires, comme si les individus ou les groupes effectuaient une délibération à part soi, avant de décider ou non de plonger dans le feu de la bataille, et que la sommation des motivations « individuelles » permettait de dégager une espèce très particulière de volonté générale. On situe donc d’emblée les événements dans le cadre d’une pensée de l’individu, où le sens de la situation réside dans l’expression d’une volonté, collective ou individuelle, qu’elle soit consciente ou inconsciente (oh ! le bel aveu…). Or ramener les événements à l’expression d’une volonté permet de répondre ou non à cette volonté, ou du moins, de ramener la situation à une situation de « dialogue »- Qu’est-ce que tu cherches à me dire ? Qu’est-ce que tu veux ? Eh bien, parlons-en… A partir de là, une action politique peut se mettre en place, puisqu’une prise est offerte au politique sur la situation, par le biais d’une signification, celle d’une expression confuse, mal articulée, d’une volonté politique, qui se situe donc dans l’horizon d’un consensus que l’on pose comme possible, au moyen du débat rationnel et démocratique. Par là est court-circuitée l’idée qu’une façon non parlementaire d’exister dans l’espace politique soit possible, l’idée que les animaux bruyants aient la possibilité de manifester leur incommodante existence.

 

               La situation peut alors apparaître comme une manifestation du chaos lui-même. D’une part la situation fut présentée comme une situation chaotique ; mais ici le chaos n’est qu’un épithète de la situation, qui, en elle-même, ne perd pas sa consistance ; elle se trouve simplement qualifiée par une grande quantité d’actions apparemment désordonnées : une « émeute ». Mais plus fondamentalement, le chaos apparut ici comme absence de sens de la situation (c’est à dire en quelque sorte absence de situation), qui serait fondé sur une vérité existante en soi, à part des projections de sens par les différents acteurs de la situation. Le chaos renvoie donc ici à la condition signifiante des sujets, mais aussi à la possibilité de la production de ce sens à partir d’instances non signifiantes. Les individus vivent au sein du sens, et les situations en sont comme  les ports. Mais le chaos de la pleine mer n’est que l’absence d’un sens qui existerait à part soi, en dehors de tout rapport de force qui le produirait. Or ce rapport de force n’est pas uniquement assignable au seul niveau de la signification. Les actes mêmes que réalisèrent les « émeutiers », avant d’être réinterprétés (par eux-mêmes comme par les autres), ne se donnent pas nécessairement comme la réalisation d’un nouveau jeu de sens, mais en supportent la possibilité. Il y a donc un rapport particulier qui apparaît entre les actes non-signifiants ( en ce sens qu’ils ne sont pas encore « interprétés »), et le sens lui-même, en tant qu’il est continuellement produit et reproduit par des rapports de force : recouvrement, par les interprétations, d’actes « proto-signifiants », en ce sens qu’ils offrent des prises aux interprétations (cf. conditions réelles de vie des émeutiers et interprétation en termes de revendications politiques inconscientes, manifestation de perte du  sentiment du droit et qualité du lien entre les organes de police et la population de ces quartiers, etc.), et possibilité, manifestée ici, d’une percée des actes ou des configurations sensibles nouvelles, non encore ramenées au fait du sens, au travers de la couche de sens imposée par les interprétations. Comme si l’on tentait de contenir le grand bouillonnement non seulement des discours mais aussi des actes et de leur capacité à produire de nouveaux discours, de nouveaux jeux de sens…

 

              Peut-être alors a-t-on vu, à travers les flammes de 2005, la silhouette d’une nouvelle subjectivité politique, mais pas celle que les instances de pouvoir ont voulu y reconnaître. Peut-être a-t-on vu quelque chose aux conséquences politiques, mais qui, en soi, n’était rien d’autre qu’un jeu, un non-sens, une activité sans but autre que la recherche d’un plaisir qui pourrait poser de nouvelles règles du jeu. Peut-être a-t-on vu là une façon de ne pas se laisser assujettir politiquement, au sens où l’on prit plaisir à lutter contre la police, et à le faire sans avoir en tête une série de revendications politiques reconnues, même si les conditions réelles de vie des individus ont pu jouer le rôle de conditions de possibilité d’apparition de l’événement. Peut-être a-t-on vu là une manière de proposer de nouvelles logiques de subjectivation, affranchies de toute référence à un pouvoir que l’on voudrait influencer dans son action, de manière à ce qu’il réponde à des attentes conformes à la logique communicationnelle de l’espace parlementaire ? Une nouvelle façon de ne pas être un sujet politique ?

            Mais l’on touche ici à la limite du discours, qui ne peut que produire du sens, quand on voudrait cerner le moment d’émergence du sens à partir du non-sens.

G.C.


[1] C’est sans doute entre la prise de conscience de ce fait et la volonté « déontologique » de prendre acte de leur responsabilité dans la propagation de l’Interville des voitures brûlées, qu’il faut chercher les raisons du « silence radio » qui entoura les heurts de Cergy. Quelle que soit la raison profonde de ce silence, elle participe en tous cas du rôle que jouèrent les médias en 2005 dans la constitution du sens de la situation, en ce sens que la décision de parler ou non des « événements » de Cergy leur donnait sens et existence, et que ce discours pouvait avoir des effets dans le champ pratique et politique.[2] Catégorie ô combien vague et fluctuante, dont on pourra voir une critique, chez ceux même qui sont censés la mesurer : Ocqueteau Frédéric, « Peut-on définir les violencesurbaines ? », Rapport de l’INHES/OND, 2006, de même que la note externe de veille n°31 du centre d’études stratégiques (http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/NoteExterneDeVeille31.pdf).[3] LQR la propagande du quotidien, Eric Hazan.[4] La presse papier fit alors fleurir en ses feuillet une profusion d’images de véhicules calcinés, de graphiques inspirés de ceux présentés par la télévision, où furent notés au jour le jour les véhicules brûlés par agglomération.

[5] Une tentative de synthèse nationale des évènements (http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/Violences_urbaines_-_Evenements_acteurs_-_dynamiques_et_interactionsvf.pdf), et surtout deux études détaillées de cas (http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/CAS_Violence_web.pdf), qui montrent clairement quelles motivations « ont poussé » les émeutiers  à participer, et quelles motivations, présentées comme plus louables du point de vue de l’opinion publique, ont pu être par eux reprises pour justifier ce qui ne semblait pas susceptible de l’être.

[6] Voir la note de veille n°31 du centre d’études stratégiques (disponible à l’adresse suivante : http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/NoteExterneDeVeille31.pdf )qui fait une comparaison internationale de ce type de situations, on l’on note que, si le schéma de déroulement de ces « émeutes » est souvent le même, la durée et l’intensité d’une telle « flambée de violence » résiste aux interprétations habituelles.

4 commentaires

  1. Merci pour ce texte très stimulant. Quelques questions ou remques me restent, comme son arrière-goût :

    “tous les ingrédients qui composent une représentation possible” : vague relant du kantisme – y aurait-il, alors, des catégories, concepts a priori structurant toute situation possible, de la situation ? Si c’est le cas, comment expliquer l’apparition d’une nouvelle catégorie ? Si ce n’est pas le cas, il faut sortir d’un tel transcendantalisme – et faire une sociologie des situations réelles, non ? Goffmann aurait-il pu comprendre la nouveauté des émeutes de 2005 ? Pas sûr. On ne peut pas à la fois parler des cadres d’une expérience possible et comprendre la nouveauté d’un chaos, comme si l’informe du réel, en un raz-de-marée cataclysmique, venait péter toute nos catégories. Ce qu’on peut et que l’on doit appeler, le sublime.

    “la dénomination possède un pouvoir démiurgique, qui fait être l’état de fait « décrit » dans l’espace de représentation, mais aussi, puisque ces interprétations auront des effets en retour sur le réel, dans les « faits »”
    Faut-il s’en étonner ? Tout nom n’est-il pas révélateur (au sens presque photographique) : le langage n’est-il pas le révélateur de l’être, non au sens de ces trous du cul d’heideggeriens, mais au sens où ce qui est révélé n’existe que par et dans cette révélation. Mais pas seulement pour les médias, aucun rapport donc avec la LQR : le langage n’est-il pas par nature l’instrument (d’illusion, mais aussi le seul par lequel sort un monde du chaos informe) qui révèle comme existant en dehors soi ce qui n’existe que dans cette révélation même, qui révèle la possibilité d’une forme.

    “Une nouvelle façon de ne pas être un sujet politique ?” Ou, tout au contraire, la brisure dans les schèmes médiatiques (des médias et de quiconque) qui serait la redécouverte de la politique comme lieu où le sens n’est pas déjà-là, donc comme lieu où le sens est l’enjeu-même.

    “Mais l’on touche ici à la limite du discours, qui ne peut que produire du sens, quand on voudrait cerner le moment d’émergence du sens à partir du non-sens”, dis-tu.

    Et il serait mystique de vouloir sortir du discours pour en énoncer les limites, dans du discours – sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence, n’est-ce pas ?


  2. Mon cher Nono (puisque tu me donnes du “tu”, l’on peut bien passer le cap des petits noms…), merci de ton commentaire, parfois acerbe, mais cela fait tellement de bien… Et tout d’abord, toutes mes excuses pour le délai si long entre ton commentaire et ma réponse; si j’osais le calembour, je dirais que j’ai le cerveau lent…

    Il y a comme un gros malentendu: je ne pars absolument pas d’une posture kantienne, et il est donc assez mal venu de me taxer d’apriorisme transcendantal; les catégories qui structurent toutes les catégories “possibles”, sont des catégories issues d’évolutions historiques, où la contingence a sa part. Si l’on veut parler d’a priori, il faudrait plutôt parler d’a priori historique, sur le modèle des épistemè foucaldiennes. Il s’agit donc des situations “possibles” à l’intérieur d’une typologie des situations, définie par une épistemè, elle-même issue de variations historiques non nécessaires (elles ne sont pas les réalisations successives de l’Esprit hégélien), et non de toutes les situations possibles, absolument parlant. L’intérêt d’une telle approche, comparativement même à une approche purement sociologique des situations, consiste en ce qu’elle ne se donne pas pour objet de faire une recension des situations réelles, et des structures qui les informent, mais plutôt de voir comment des événements peuvent apparaître comme le moment où le sens se constitue, dans une situation qui est en quelque sorte une non-situation. Que Goffman puisse donc comprendre ou non la nouveauté de la “situation” de 2005 est donc rigoureusement sans importance, et pour tout dire assez difficile à pronostiquer; ce qui m’intéresse n’est pas la même chose que ce qu’il vise.
    Il y a donc effectivement quelque chose, en un sens, de sublime, dans ce bouleversement des catégories par un événement qui touche au non-signifiant; mais je ne pense pas qu’il s’agisse réellement, comme ton texte le laisse supposer, du sublime kantien. Celui-ci désigne précisément le moment où s’impose à la sensation un objet qui fait signe vers ce qui dépasse toute représentation possible (au sens ici où il y a un ensemble des catégories donné une fois pour toutes). Il me semble qu’il y a là comme une naïveté kantienne à croire qu’il existe un réel informe, innommable, mais qui comporterait un certain nombre de structures par définition inconnaissables (le réel des choses en soi), et qui serait apparu comme tel dans ces événements. On ne sort du sens que par abstraction; la “matière” elle-même n’est qu’une abstraction, tout comme le “réel”. Ce qui existe ce sont des interprétations qui entrent en lutte, mais qui font être la chose-même qu’elles ne pensent “qu’interpréter”.
    D’où le fait que le langage ait pour moi une importance qu’il a fallu souligner. Mais je ne m’étonne ni du fait que le langage soit le révélateur de l’être ni d’autre chose, je dis simplement quelle a été l’utilisation d’un type de langage donné (la LQR, dont la présence est donc ici parfaitement justifée). S’il n’y a que des interprétations, véhiculées par le langage, quel est le type de langage qui a été majoritairement présent dans l’espace public, et dont l’interprétation a eu pour ainsi dire force de loi? Ainsi, je retrouve les rapports de force dans le processus de constitution de la situation, de son sens, et, dans ce cas particulier, la constitution d’un nouveau jeu de sens possible, et les tentatives de recouvrement par d’autres jeux de sens déjà établis.

    C’est pourquoi je suis tout à fait d’accord avec l’idée que le politique est le lieu où il est principalement question du sens, où le sens est l’enjeu même; mais je ne pense pas avoir dit autre chose: dire que les individus qui ont participé aux événements de 2005 auraient proposé une nouvelle manière de se subjectiver ou de se désubjectiver dans l’espace publique, c’est dire qu’ils auraient proposé un nouveau jeu de sens possible, qu’ils mettent en jeu le sens. Et c’est aussi une manière de dire que le politique est là où l’on ne l’attend pas nécessairement, puisqu’il n’est pas question de revendications, de lutte pour des programmes, etc. mais de l’hypothétique constitution du sens (politique) dans une pratique qui ne semble pas, de prime abord, politique, et qui, plus fondamentalement encore, semble même être non-signifiante. On pourrait alors définir le politique comme le lieu de la production du sens, toujours guetté par le danger de la rigidification de ce sens (par définition inchoatif) en des significations (par définition mortes, extraites de tout devenir). D’où l’importance politique des pratiques qui résistent à l’enrôlement de force dans des cadres déjà signifiant, d’où aussi le rôle politique de l’art, lorsque celui-ci met en jeu le sens. Mais se pose alors le problème de sa réception: Faulkner, Beckett ou Joyce peuvent très bien être lus dans le métro, pour occuper les minutes creuses qui séparent deux stations…

    Quant à dire que le langage fait être ce qui sans lui n’aurait pas de nom, qui existe par soi en dehors du langage, cela est d’un réalisme qui me semble parfaitement injustifié: comment fais-tu pour franchir la limite wittgensteinienne à laquelle tu fais allusion, regarder depuis le dehors du langage, le rapport entre le langage et les “choses” muettes? En définitive, il me semble plus cohérent de rester dans ce dont on ne sort pas : les interprétations, le langage, qui, bien sûr, tente de se dépasser vers son dehors, vers ce réel en soi, aux strutures inconnaissables, voire même, sans structures-une sorte de socle ontologique; à ceci près que ce dernier n’est qu’une idée-limite: de la même manière que Kant pose les noumènes pour donner un fondement ontologique aux phénomènes, et empêcher les apparences ectoplamsiques de dériver sur fond de néant, nous sommes tentés de donner un fondement au langage, en lui assurant un ancrage dans l’être, puisqu’il désignerait des choses existantes, mais sans lui innommées, voire, dans la version plus pessimiste de cette hypothèse, innommables. Il me semble, quant à moi, que ces structures ne sont que pure pétition de principe, attendu qu’il ne nous est jamais donné de pouvoir les connaitre en dehors du langage, et que ce sont elles qui sont sensées fonder la référentialité du langage; et l’on voudrait, dans le langage, penser son propre dehors, la manière dont il se rapporte à ce dehors qui existerait sans lui?

    Mais peut-être que tout ce débat est mal posé; faut-il penser la référentialité du langage? Si le langage fait signe vers un réel qui est par définition une idée-limite, un “rien” (un “désert”, comme dirait un poète des mes amis) qui permet de penser l’apparition de la réalité dans le langage, à quoi sert de penser un dehors du langage qui possèderait une consistance par soi? Il faudrait sans doute penser que le langage est ce qui se plisse de soi-même, et donne ainsi une consistance à son dehors, qui le fait être, dans cet acte de plissement. Il n’y aurait donc de réel, comme concept-limite, qu’à partir du moment où le langage fait être une réalité, et nécessite la position d’un réel en tant que concept-limite qui le borde; mais ce réel ne serait en réalité qu’un effet du plissement du langage sur lui-même, et non une “chose”, un “niveau d’être” qui existerait à part soi, indépendamment du langage. Rien à voir donc, avec les trous du culs heideggériens…


  3. Magisterial says : I absolutely agree with this !


  4. Somehow i missed the point. Probably lost in translation :) Anyway … nice blog to visit.

    cheers, Positron!



Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.