Archive pour la catégorie ‘Ethique’

h1

du sens

septembre 17, 2007

1. Le sens n’est pas la signification.

La plupart du temps, c’est-à-dire lorsque nous produisons des phrases, nous entendons pour synonymes (comme ayant même sens, ou signification) les concepts de « sens » et de « signification » : en gros, ce que l’on donne comme réponse à la question « qu’est-ce que cela veut dire ? ». Cette illusoire synonymie est, à mon avis, bien trompeuse tant ces deux concepts réfèrent à des dispositifs, certes pas tout à fait étrangers, mais bien différents voire opposés.

La signification est l’opération par laquelle un signifiant appelle (il en est l’autre face) un signifié. La signification attache donc, de la manière la plus univoque possible, un mot à une idée. L’idéal de la signification est la définition du dictionnaire.

Le sens, par contre (dont s’occupe la philosophie – et c’est pourquoi les définitions des dictionnaires ne conviennent jamais à la problématisation des concepts), au lieu de ficeler un mot à une idée, compose des multiplicités. On ne parlera pas de la signification d’une phrase mais de son sens (composition, selon la grammaire, des significations), tout comme on préfèrera parler du sens d’un poème ou d’un concept (un concept articule par essence une multiplicité de significations dont l’articulation (dont la composition dans un sens) est, entres autres, l’enjeu pour un dissertateur de Terminale ou d’ailleurs). Une phrase a du sens s’il est possible d’exhiber une règle qui puisse rendre compte de l’agencement ou de la composition des éléments (mots, ponctuation) qui la composent.

Le bon sens correspond à la manière « normale » (c’est-à-dire admise, non questionnée) de composer les significations. En tant que tel, le bon sens est le devenir signification du sens (ou le devenir catachrèse des métaphores).

 

2. Le sens est l’Idée.

Le sens est un processus immanent à l’ordre d’une phrase, alors que la signification d’un mot gît ailleurs (dans un dictionnaire) qu’en lui-même. La composition des significations produit des effets d’intelligibilité. J’appelle ces effets le sens. On compose des significations selon la règle (syntaxe, grammaire) et dans l’écart à la règle (style). Il existe dans tous les cas une loi de composition pour lier ensemble le divers qui, garante d’une forme d’harmonie, est ce qui fait sens. Ou plutôt, car souvent cette loi semble faire défaut, on (par exemple un lecteur) comprend quelque chose d’une composition à partir du moment il trouve, où il créé, une telle loi qui, organisant la multiplicité selon une harmonie même abusivement prêtée, ouvre un monde (cosmos, harmonie structurant ou composant la multiplicité des étants). La phénoménologie croyait trouver un nouvel objet en interrogeant le sens plutôt que, ainsi que le faisaient les anciens, de Platon à Hegel, l’Idée. Mais le sens est l’Idée : un horizon d’agencement du divers (celui-ci pouvant contenir, comme dans le cas des mots, des significations). Le sens est l’Idée d’une phrase – le sens d’un tableau est l’Idée esthétique qu’il met en scène, etc. En tant qu’il permet les significations (détermination de celle des mots polysémiques, etc.), le sens est la condition de possibilité du repérage des significations. Pourtant il est immanent à leur composition. Le sens est donc le transcendantal immanent des significations ou, si l’on veut, leur rythme (qu’on se figure une composition musicale du sens – composition des multiplicité, ouverture d’un monde et d’une temporalité - sans signification).

 

3. L’art du sens.

En tant qu’horizon de composition, le sens n’est pas décidable : il n’y a pas de dictionnaire du sens. Il est au contraire toujours à recréer. Le sens est ouvert, à discuter (il s’offre la philosophie) : l’art présente, en tant que création de sens, l’opération de composition du divers dans toute sa pureté – et notamment lorsqu’il n’est pas figuratif ou référentiel (la musique, l’architecture, la peinture abstraite), en tant qu’acte immanent de création d’un monde. Le sens est l’élan ouvert (contrairement à la signification) vers le monde, l’horizon dans lequel les significations se synthétisent, c’est-à-dire le Rythme. L’Idée ou le sens, ou la totale arabesque qui relie et compose les figures, en tant qu’ouvert, en tant qu’indécidable ou toujours à discuter, à créer et recréer, est identique au Mystère : le sens d’une œuvre, ce n’est pas ceci ou cela, mais sa capacité à générer une multiplicité de significations, mouvantes, qui passent les uns dans les autres, etc. Quelque chose qui n’a pas de sens, c’est quelque chose non qui n’a pas de signification, mais qui n’accroît pas la possibilité de signifier. Par exemple, si tu me demandes quelle heure il est et que je réponds « bleu », cela n’a pas de sens. Pourtant, « bleu » a une signification très précise. Pourquoi cela n’a pas de sens, parce que répondre « bleu », cela n’ouvre aucun monde possible, cela ne permet pas d’augmenter le monde d’une action, d’ouvrir un champ pour l’action. Ou encore, je ne t‘ai pas fourni une réponse que tu puisses, selon une loi de composition, synthétiser avec le reste du monde que tricotent autour de nous nos phrases. « Bleu » n‘est pas composé, et c‘est pourquoi il n‘y a pas de sens à réponde ceci. Mais si, par exemple, « bleu » est une réponse codée, et que j’attendais ou bien « bleu » ou bien « non-bleu », alors répondre « bleu » a un sens. La réponse est alors synthétisée dans les mailles tissées du sens ; la conversation continue, selon le dialogue, jusqu’à la plus haute densité de l’Idée (suivez mon regard).

Lorsque je dis : « le dogme est blocage du sens », je ne veux pas dire que le dogme bloque la signification, mais qu’au contraire il rigidifie dans des significations (et donc les tue, tant la signification seule est la mort du sens).

 

4. Ethique du sens.

En tant que processus ouvert (jamais achevé) de synthèse du divers, la signification est la mort du sens comme processus infini de significat_ion. L’art est la vérité de la vie : ou plutôt la vie est de l’art mort car la vie dort sur le bon sens. La conversation courante est un tas de poèmes endormis, qu’il conviendrait, peut-être, de réveiller. C’est le rôle, en tous cas, du professeur de philosophie.

Le moraliste vit dans les catachrèses et le nihiliste dans un chaos stérile. S‘il est composition du divers, le sens se produit toujours à partir du non-sens, ou encore le sens est un résultat obtenu en composant ce qui n’en n’a pas. Le sens est donc le devenir monde du chaos. Les valeurs ne nous préexistent pas, elles ne flottent pas dans un ciel immémorial : le sens (inachevé, inquiet, toujours à recréer) est la valeur.

Moralistes et nihilistes ne voient que le bon sens, l’un pour y suspendre la raison de ses actes, l’autre pour s’en offusquer à boulets rouges. Je me risquerai bien modestement à proposer une tierce éthique, synthétisant et dépassant le nihilisme et la moraline, parcourant de l’un à l’autre un mouvement (de composition) jamais achevé, toujours inquiet : une éthique de fidélité au chaos (dont le bon sens, et tous les recouvrements dogmatiques, sont la trahison) dont l’objet soit bien la valeur, mais la valeur en train d’émerger comme une écume à la surface du chaos, c’est-à-dire, en somme, une éthique du sens se faisant.

 

P. V.

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.