Archive de la catégorie «Littérature ?»

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Les enfants de don Quichotte

décembre 12, 2007

A supposer que vous soyez au fond d’une cellule de prison, en train de lire un livre à la lumière d’une fin d’après midi d’automne qui diffuse par un soupirail, et que ce livre vous informe des sentiments de tel ou tel des personnages qu’il met en scène, il faudrait sans doute dire que, dans la situation qui est la vôtre, le réel est composé des objets matériels qui vous entoure (ce lit sans matelas, ce bidet sur lequel vous êtes assis, ce lavabo à la faïence éclatée, ces murs balafrés du décompte des jours et cette porte lourde, trop bien fermée), mais que le sens que déroulent les mots sur la page que vous avez froissé sous le coup de l’émotion, fussent-ils composés dans des phrases absolument véridiques, relève, lui, de l’imaginaire ou, pour le dire mieux et à considérer la surface intelligible d’un bout de monde réductible à un volume usagé dont les feuillets sont recouverts de séries parallèles de traces noires, de la fiction.

Reprenez votre souffle.
Vous êtes devant votre ordinateur et, comme d’autres clochards de l’Être, un des enfants de Don Quichotte : vous avez trop lu le Bescherelle, et prenez, sinon les ailes placides d’un moulin pour une armée de chevaliers, quelques tâches d’encre pour la description d’un monde auquel vous portez foi ; vous trouez dans la réalité des brèches, au fond desquels vous croyez découvrir des bulles de sens ; cette activité se nomme, disons le, la lecture et, si toute lecture peut, comme je voudrais le croire, s’analyser, dans la mesure où toute interprétation est le déni d’un réel aphone et simplement rempli d’une poussière étouffante, comme une mystification (du sens), il faut dire que sur l’échelle de cette mystification le roman, à l’exclusion de tous les autres genres d’écrit et dans la mesure où naissant avec Cervantès il se veut la mise en scène critique de cette mystification (par opposition à l’épopée, ou à la chanson de geste) ou plutôt : l’autodénégation de ce dispositif – la mise à nue de la mariée –, que le roman, dis-je, est un opérateur de distanciation. Comme dans le théâtre brechtien, le roman dénonce l’espace fictionnel qu’il s’évertue pourtant à construire : Don Quichotte, qui devait sonner le glas du mythe, fut l’origine d’un genre dont l’histoire n’est que le déroulement de son programme, comme si la cloche n’en finissait pas de carillonner : Madame Bovary en est la meilleure preuve, mais aussi Le Château de Kafka (et tous les autres romans (à l’exception des romans qui, ne mettant pas en scène cette réflexivité d’une manière ou d’une autre et se contentant de poursuivre le mensonge de la fiction, doivent plutôt être nommées des salades)).
Où l’on conclut que le genre romanesque se définit comme la synthèse (fort boiteuse) de la République (de Platon, qui condamne l’art en général en tant que fiction) et de son autre : le mythe et la philosophie ensemble, comme les deux extrémités enroulées tête et queue d’un serpent se la mordant. Il faut dire encore ce qu’est un mythe et, surtout, ce qu’est la différence entre un mythe et une salade, dans leur rapport à la fiction et au réel. Le mythe est, si l’on peut dire, une salade métaphysique, ou encore une fiction ayant pour ambition de dire ce qu’est l’être, à travers un récit des origines ou de l’origine – c’est-à-dire de dire l’être sous la forme figurée de l’histoire (en cela, le mythe est un roman non conscient de soi : il sait que l’être est fiction, histoire, mais il ne sait pas pourquoi). Platon repousse le mythe au nom de la connaissance réelle des essences, ce qui signifie : 1. que le mythe est d’autant plus dangereux pour la philosophie qu’il joue sur son territoire à elle, c’est-à-dire qu’elle prétend à la vérité ; 2. que la philosophie refuse la mystification que cette prétention à la vérité induit[1], mystification à laquelle, pendant un bon bout de l’histoire (disons, du Natura Rerum de Lucrèce au Tractatus de Wittgenstein, en passant par Spinoza et Rousseau – qui avait la décence de ne pas écrire de romans), elle aura donné son nom.

Le roman réunit ces deux postulats pourtant impossibles à réunir : l’être est fiction et la fiction est mystification – les salades contemporaines n’étant dans leur parfaite inanité que la projection du roman dans la terre désolée du spectacle, puisqu’elles ne portent (tant s’en faut) aucun discours sur l’être ni aucune critique de la mystification – dont elle ne sont d’ailleurs pas l’opérateur : don Quichotte sortirait aujourd’hui d’un livre comme d’une machine à titiller l’imaginaire, diverti (mais c’est tout), et il irait vaquer à ses occupations. La salade, comme production exemplaire des sociétés dépressives, peut donc se concevoir la projection du roman dans le nihilisme : désamorcé. Lire une salade, c’est dormir les yeux ouverts : on n’y croit pas, mais à la plage, dans le métro ça fait perdre du temps (et c’est déjà pas mal).
Nous sommes dans une société de salades, non de mythes ; il ne doit plus être question, pour le roman, de porter le soupçon sur ce genre d’objets inoffensifs ; ou encore : la fiction n’est plus un opérateur de mystification. Mais nous ne sommes pas aussi nihilistes que nous aimerions l’être (que notre vanité nous porterait à le croire) : les mystifications nous entraînent encore, partout ; les mythes sont devenues des mythologies larvées, et l’on se noie toujours, où ça ? dans le langage. Car, à vrai dire que vous lisiez, du fond de votre trou, un roman, le journal ou une lettre d’amour, simplement que vous lisiez, vous ne différez pas d’un athénien écoutant les tribulations d’Ulysse : la réalité de ce que l’on vous raconte, l’effet de réel comme disait l’autre, est le même, la mystification tout aussi efficace : vous vous détournez du réel, vous vous noyez dans les phrases. Car, évidemment, c’est la phrase (comme multiplicité ordonnée de significations) qui est la mystification même, dans la mesure où elle l’opérateur du sens (jusque au fond du chaos) Le langage, c’est ce milieu dans lequel nous baignons et qui greffe sur toutes choses un sens qui leur fait (évidemment) défaut ; autant dire que nous n’avons jamais accès au réel, mais à une réalité déjà informée, catégorisée, grammaticalisée[2] et vocabularisée : vous n’êtes pas dans une prison, sinon dans une prison de mots, plantée au milieu du néant de l’être (paradoxe).
A ce titre le roman classique (disons de Cervantès à Philip Roth) est bien impuissant avec ses histoires distrayantes d’écrivains paumés et de lecteurs aliénés, pour dénoncer (lui donner son nom) au lecteur ce qui le ronge (le sens, comme cancer de la conscience, ce qui peut se dire : l’impossibilité tragique d’être vraiment nihiliste) car : il ne lui fait pas opérer un va-et-vient entre le réel et la fiction (par exemple les traces sur le papier et le moulin), mais entre deux niveaux de fiction (les moulins et les chevaliers, Elizabeth Costello comme personnage de Coetzee et les personnages des romans qu’elle est censée avoir écrit) ; quoi qu’il en soit la phrase n’est pas en tant que tel ce sur quoi il porte le soupçon – soupçon de l’imaginaire, mais pas encore du symbolique lui-même[3].


Soupçon engagé pourtant dès avant le recours aux vaticinations contre-performatives d’une philosophie tâchant pathétiquement de se constituer comme métalangage, par la poésie de Mallarmé (se confiant ce que le roman n’avait pas les moyens de mettre en œuvre à l’époque, mais qui est devenu pour lui possible avec Joyce et Beckett) dont le programme[4] était à cet égard exemplaire et reste à mes yeux indépassé : faire l’expérience (en pure perte), sur l’espace d’une page vite lue, d’une mystification condensée d’un monde (c’est-à-dire d’une réalité réduite à la fiction du sens) réduit à son squelette, qui se déploie, qui se dénonce et, comme une vague ravalée par la mer, qui se retire en laissant derrière lui le néant[5] du réel.

P. V.


[1] Cf. Platon, République, X : « Il trompera les enfants et les hommes privés de raison, parce qu’il aura donné à sa peinture l’apparence d’un charpentier véritable. »

[2] Cf. le très éclairant article de Benveniste sur l’ontologie d’Aristote dans les Problèmes de linguistique générale.

[3] Sur les rapports entre Réel, Imaginaire et Symbolique, cf. J.-C. Milner, Les Noms indistincts, réédité en Verdier poche.

[4] Mis en place dans les Divagations (notamment dans « Mimique », « Crise de Vers » ou dans « La Musique et les Lettres ») et dont le Coup de dés est la meilleure réalisation.

[5] Cf. Mallarmé, la lettre à Cazalis du 28 avril 1866 : « …en creusant le vers, j’ai rencontré deux abîmes, qui me désespèrent. L’un est le Néant… »

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Concorde

juillet 19, 2007

Comme la plupart des jeunes gens de son âge, elle ne voit lorsque elle ouvre les yeux que, non des choses, les signes que des générations d’hommes et de femmes sans intention mauvaise ont destiné à l’usage du monde. La majeure partie de son activité cognitive, sans qu’elle en ait conscience bien sûr, consiste par conséquent à retrouver derrière les situations singulières le cas général qui l’explique et qui l’étouffe, à l’aune duquel on peut évaluer – autant dire qu’elle n’a d’abord pas aimé Léo Ferré, mais le chanteur anarchiste, Paul Eluard, mais le surréaliste, et Martin D., son actuel « petit ami » (comme dit sa mère qui sait pourtant que Perrine ne supporte pas cette expression), mais une sorte de graine d’intellectuel qui pourrait lui ouvrir un monde qu’elle ne connaissait pas. Celui dans lequel vit Perrine V. est un rêve cohérent dont elle ne sortirait pour rien au monde. Il est fait pour elle. Elle y comprend tout.

*** 

C’était il y a dix ans. C’était il y a dix ans que pour la première fois les allées aveuglantes de lumière du jardin des Tuileries, bordées des pelouses grasses où se dressèrent comme des preuves les sculptures de Giacometti, Max Ernst ou Dubuffet, dont elle jouissait de connaître les noms parce qu’elle les avait lus dans l’Encyclopédia Universalis, entraînèrent Perrine V. jusqu’à la Concorde. C’est comme un vaste nœud où s’échangeaient des routes dont elle ignorait tout, la destination et la provenance, qu’elle lui ouvrait ses bras ; derrière les marchands de chichis, de boissons fraîches et de cartes postales, des automobilistes transpirants, des scooters pétaradant, des camions publicitaires et des bicyclettes tourbillonnaient dans cette fournaise comme des légumes dans une marmite en échangeant tristement, lorsqu’ils se rencontraient au milieu des klaxons, des insanités sans imagination. Les trottoirs, tout autant encombrés, transhumaient derrière les parapluies des troupeaux de piétons de la pyramide du Louvre jusqu’aux Champs-élysées, du magasin Disney à l’Opéra Garnier, de la Joconde jusqu’aux toiles de Van Gogh (leurs trajectoires se croisant et se décroisant au rythme de figures plus précaires encore que celles des nuages qui, une seconde, nous font penser à une forme avec laquelle, la seconde suivante, nous essayons de retenir leur inéluctable dissolution) mais elle ne savait rien encore de ces destinations et, debout à l’entrée des Tuileries, hallucinée par des décharges perceptives j’imagine comparables à celles du voyageur de Caspar David Friedrich (qu’elle ne connaissait pas),  c’est comme un magma informe, auquel elle se gardait de penser appartenir, qu’elle contemplait cette mer de touristes.Au milieu de ce chaos l’obélisque se dressait, fin ou élancé, presque invisible ; lui, ou son image, était familier à Perrine parce que, six ans plus tôt (alors qu’arrivant au collège elle n’avait aucune idée bien sûr des affaires de la sexualité), Act Up l’avait fait recouvrir d’un gigantesque préservatif ; lui, qui ne ressemble pourtant pas outre mesure, trouve-elle maintenant qu’elle est renseignée, à un sexe dressé et dont elle a lu depuis qu’il avait été offert par l’Egypte en 1836 pour remercier le bon Roi de France d’avoir eu pour sujet l’impayable Champollion ; lui, donc, plusieurs siècles de piétons l’avaient peut-être comme elle le fit ce jour-là contourné sans le regarder de près – rien ne l’interdit – mais je ne le crois pas. C’est difficile, aujourd’hui, de s’en approcher (parce qu’il faut quelque chose comme un courage suicidaire pour interrompre le flux des voitures) mais j’imagine qu’à une époque le monolithe Egyptien devait apparaître aux Parisiens à peu près comme aux singes le parallélépipède de platine qu’ils découvrent au début de 2001, l’Odyssée de l’espace : un mystère, composant des significations énigmatiques, planté dans un milieu somme toute homogène, presque systémique, de valeurs et de superstitions ; quelque chose qui, parce que sa seule existence prouve que du monde on peut se faire d’autres représentations toutes aussi symboliques, toutes aussi structurées, toutes aussi complexes, agit comme le détonateur d’une déflagration du sens dont notre univers bariolé par les pillages de la colonisation ne ressent plus, évidemment, l’indescriptible puissance.    

*** 

J’imagine maintenant (Perrine V., elle, ne l’imaginait certes pas lorsqu’elle vit la Concorde pour la première fois, parce qu’elle ne savait de la Commune que les anecdotes complaisantes d’un ou d’une de ses professeurs de Français se masturbant le cou en évoquant les poches crevées de Rimbaud) les soldats de réserve lorsqu’ils débarquèrent du Havre après que la guerre de 1870 eut tout à fait liquidé l’armée impériale, n’ayant jamais rien vu que leur ville, épais si l’on veut, sales, terreux et jurant dans un patois mal dégrossi, tomber nez à nez avec ce gigantesque totem barbouillé de hiéroglyphes ; j’imagine et il ne me semble pas trop engageant d’avancer que la violence que ces ploucs durent ressentirent devant la grâce insolite et pour tout dire importune de la colonne, pour ces dessins dont,  se référant à des choses dont ils ne pouvaient se faire aucune idée, ils ne pouvaient pourtant pas ne pas comprendre qu’ils se référaient à quelque chose, est autrement plus stimulante que le multiculturalisme monstrueusement plat que dégueulent les Empires du Nord et du Sud depuis que, pour continuer à s’y enfiler réciproquement des petites pièces d’or, ils n’offrent au dialogue des cultures que les niches les moins fécondes de leur anatomie. J’imagine ces hommes de peu, ouvriers et agriculteurs n’ayant pas bénéficié jusqu’au bout des caresses de l’école, épuisés et puants après les deux semaines de marche qui les menèrent du Havre jusqu’à Paris, las de rompre sous les ordres de généraux et de colonels ladres et stupides, désespérés d’avoir quitté leurs femmes et leurs enfants pour donner à des imbéciles fortunés un mois de leur temps, et les canons avec lesquelles les misérables de Paris se défendent contre l’armée (prussienne) qui les encercle ; je les imagine débarquant par centaines sur la Concorde par l’avenue des Champs-élysées dont l’Arc de Triomphe les avait peut-être déjà chamboulés, face à l’obélisque gribouillé trônant au milieu de la place bordée de luxueux immeubles ; je les imagine tournant autour de cet autel invitant à un culte dont ils ne connaissait pas le ou les dieux, l’effleurant ou le palpant avec leurs gros doigts sales pour déchiffrer les images que leurs yeux ne comprenaient pas.

Perrine V., quant à elle, n’aurait rien vu, elle n’a pas vu grand-chose, elle n’aurait pas même levé la tête si, dans cette atmosphère surchargée de poussière et d’une luminosité aveuglante avec le sol blanc et la poussière du jardin des Tuileries, juste à côté du rond soleil comme un double manufacturé, le triangle de feuilles d’or au sommet de l’obélisque n’avait attiré son regard, comme l’éclat des bagues et des colliers dorés aimantent, rue saint-Honoré (juste à côté), le groin sentimental de vieilles morues incapables de rien regarder sinon des marchandises (dont elles s’enorgueillissent de tirer une expertise). Et les autres ? Ils n’ont rien vu non plus ; ils ne se promènent que derrière la vitre d’un appareil photographique avec lequel ils capturent des images sans vie qu’ils ont déjà vus cent, mille fois dans les albums de leurs collègues de bureau ou sur des cartes postales grâce auxquelles ils peuvent identifier ce qui est à voir, c’est-à-dire à photographier encore, constituant eux aussi un musée fantôme d’images sur lesquelles ils ne s’attardent pas plus qu’ils n’ont regardé les lieux qu’elles représentent – comme s’ils déchargeaient à leur appareil la fastidieuse tâche d’enregistrer les tableaux, les monuments et les paysages qu’on leur a dit être intéressants sans qu’eux aient le courage, ou les compétences, ou la force de les juger eux-mêmes, pour pouvoir mieux investir ce qu’il leur reste d’esprit dans la contemplation passive de la télévision devant laquelle une fois rentré à l’hôtel ils s’abrutiront avec plaisir.

***

Il est à parier que rien, jamais, ne viendra briser l’affligeante banalité qui bourre son existence de petites joies et de petites tristesses ; Perrine V. est une jeune fille ordinaire, comme il y en a des millions en Occident. L’on se dit peut-être même, à son contact, qu’il n’est pas si dérangeant de n’interroger le monde qu’avec les catégories grossières qu’elle-même met en œuvre : Perrine y est épuisable, elle n’en déborde pas, ou à peine. Pas besoin de tordre le langage dans un poème, dans un roman : les mots les plus communs, les phrases les plus éculées la décrivent presque à la perfection.

« Presque », ai-je écrit. Je m’en vais explorer les miettes excédentaires.

P. V.

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Chaosalité

juillet 3, 2007

On sait depuis Hume que la causalité, dans les sciences physiques ou partout (soit le fait que « x cause y »), n’est que l’objet d’une croyance, celle-ci étant « causée » par l’habitude de voir succéder à un état x un état y (j’emploie causée à dessein ; il faudrait dire modestement que l’on observe que, souvent, l’addiction à la succession entraîne une croyance à la causalité). Pourtant, nous n’aurons pas besoin d’être si durs, et garderons pour les sciences dont les expériences sont infiniment répétables le droit de tenir ce genre de discours proprement métaphysique (parce que la causalité n’y est jamais observable en tant que telle), et de dire que « x cause y ».

Mais pour les autres, que l’on appelle, usant d’un charmant oxymore, « les sciences humaines », nous ne placerons pas notre clémence dans les bénéfices d’un doute. Les « sciences » humaines prétendent tirer leur scientificité de la possibilité qu’elles mettent en avant, sinon des lois, au moins des réseaux de causation. « C’est parce qu’il est pauvre qu’il ne réussit pas à l’école », dit le sociologue (durkheimien, pour qui les faits sociaux doivent être traités comme des choses). « C’est à cause de la crise du phylloxera que les paysans se sont révoltés », dit l’Historien (positiviste). « C’est parce que les deux frères sont en concurrence pour posséder la mère qu’ils sont rivaux », dit le psychanalyste. Autrement dit, les humaines sciences découpent dans le réel des réseaux de causalité qui donnent un sens à l’expérience. Ce faisant, elles ne peuvent être attentives à la singularité de leur expérience, et sont plus sujettes encore à la métaphysique dogmatique que les sciences dures.

D’abord parce que les expériences ne sont pas répétables. On n’a pas : après chaque x, j’ai eu un y, mais, simplement « après ce x il y a cet y », ou même : « j’ai ce x, et par ailleurs cet y ». Dès lors, passer de cette succession ou de cette contemporanéité à une causalité semble, pour tout dire, une pétition de principes. Pourquoi, dès lors, dit-on « x a causé y » ? D’où peut-on induire des deux évènements « En 18** il y a une crise du phylloxera » et « En 18**(+1) les paysans se révoltent » que l’un a causé l’autre ? En l’absence de toute épreuve empirique, il faut dire que cette attribution de causalité ne tient, en définitive, que sur le bon sens, qui est (parce qu’il est sens) unification des multiplicités, mais (parce qu’il est bon) unification « normale » des multiplicités, – c’est-à-dire qu’il « pense » par proverbes, ou encore avec du sens tout fait. En l’occurrence, dans notre exemple, la mise en exergue par l’historien d’une causalité ne s’appuie que sur le bon sens qui nous fait dire (mais pourquoi ? Au nom de quoi ?) que « la crise d’un secteur mécontente les travailleurs de ce secteur ». In fine, la causalité historique est donc ravalée dans l’imputation d’une causalité psychologique (individuelle ou collective) que l’on ne questionne pas, parce qu’elle est de bons sens.

En réalité, il est fort à parier que les singularités (évènements historiques, acteurs sociaux, sujets psychologiques) se refusent aux généralisations de bon sens, qu’ils échappent en grande partie aux sciences humaines qui essaient de les enfermer dans leurs réseaux causaux. Articuler à la question du chaos celle du sens comme nous tentons de le faire ne veut rien dire d’autre que ceci : aucune causalité n’est assignable autrement que par un parti pris de bon sens.

Quid des sciences humaines ? Prenons un exemple, certes grossier, et qui n’en n’est pas (des sciences humaines), mais qui est structuré de la même manière, pour répondre à cette question. On peut dire : « C’est parce qu’il était trop jaloux que Robert divorça de sa femme ». Mais on peut tout aussi bien dire : « C’est parce qu’il était trop jaloux que Robert épousa sa femme. » Que se passe-t-il ? Les deux propositions sont possibles, elles font sens, aucune des deux n’est en tant que telle absurde. Pourtant, on explique avec la même cause (jalousie) deux effets opposés (divorce/mariage), et tous les deux semblent aller de soi, reposant sur une forme de bon sens. Dans le premier cas, il faudra rajouter une médiation du type : « il souffrait trop de sa propre jalousie et ce n’était plus vivable ». Et dans le second : « afin d’être assuré de l’avoir pour lui tout seul ». Résultat : l’attribution de la causalité dans le récit a pour effet de suggérer des médiations qui forcent le locuteur à imaginer un personnage, ou une situation, pour pouvoir retomber sur ses pattes. Autrement dit, la causalité est un opérateur de scénarios, ou mieux – parce qu’il n’y a pas, en fait de causes –  un opérateur de fictions. En tant que telles, les sciences humaines ne sont, bien souvent, qu’un avatar – non conscient de ses outils – du roman naturaliste, l’esprit de sérieux en plus.

P. V.