A supposer que vous soyez au fond d’une cellule de prison, en train de lire un livre à la lumière d’une fin d’après midi d’automne qui diffuse par un soupirail, et que ce livre vous informe des sentiments de tel ou tel des personnages qu’il met en scène, il faudrait sans doute dire que, dans la situation qui est la vôtre, le réel est composé des objets matériels qui vous entoure (ce lit sans matelas, ce bidet sur lequel vous êtes assis, ce lavabo à la faïence éclatée, ces murs balafrés du décompte des jours et cette porte lourde, trop bien fermée), mais que le sens que déroulent les mots sur la page que vous avez froissé sous le coup de l’émotion, fussent-ils composés dans des phrases absolument véridiques, relève, lui, de l’imaginaire ou, pour le dire mieux et à considérer la surface intelligible d’un bout de monde réductible à un volume usagé dont les feuillets sont recouverts de séries parallèles de traces noires, de la fiction.
Reprenez votre souffle.
Vous êtes devant votre ordinateur et, comme d’autres clochards de l’Être, un des enfants de Don Quichotte : vous avez trop lu le Bescherelle, et prenez, sinon les ailes placides d’un moulin pour une armée de chevaliers, quelques tâches d’encre pour la description d’un monde auquel vous portez foi ; vous trouez dans la réalité des brèches, au fond desquels vous croyez découvrir des bulles de sens ; cette activité se nomme, disons le, la lecture et, si toute lecture peut, comme je voudrais le croire, s’analyser, dans la mesure où toute interprétation est le déni d’un réel aphone et simplement rempli d’une poussière étouffante, comme une mystification (du sens), il faut dire que sur l’échelle de cette mystification le roman, à l’exclusion de tous les autres genres d’écrit et dans la mesure où naissant avec Cervantès il se veut la mise en scène critique de cette mystification (par opposition à l’épopée, ou à la chanson de geste) ou plutôt : l’autodénégation de ce dispositif – la mise à nue de la mariée –, que le roman, dis-je, est un opérateur de distanciation. Comme dans le théâtre brechtien, le roman dénonce l’espace fictionnel qu’il s’évertue pourtant à construire : Don Quichotte, qui devait sonner le glas du mythe, fut l’origine d’un genre dont l’histoire n’est que le déroulement de son programme, comme si la cloche n’en finissait pas de carillonner : Madame Bovary en est la meilleure preuve, mais aussi Le Château de Kafka (et tous les autres romans (à l’exception des romans qui, ne mettant pas en scène cette réflexivité d’une manière ou d’une autre et se contentant de poursuivre le mensonge de la fiction, doivent plutôt être nommées des salades)).
Où l’on conclut que le genre romanesque se définit comme la synthèse (fort boiteuse) de la République (de Platon, qui condamne l’art en général en tant que fiction) et de son autre : le mythe et la philosophie ensemble, comme les deux extrémités enroulées tête et queue d’un serpent se la mordant. Il faut dire encore ce qu’est un mythe et, surtout, ce qu’est la différence entre un mythe et une salade, dans leur rapport à la fiction et au réel. Le mythe est, si l’on peut dire, une salade métaphysique, ou encore une fiction ayant pour ambition de dire ce qu’est l’être, à travers un récit des origines ou de l’origine – c’est-à-dire de dire l’être sous la forme figurée de l’histoire (en cela, le mythe est un roman non conscient de soi : il sait que l’être est fiction, histoire, mais il ne sait pas pourquoi). Platon repousse le mythe au nom de la connaissance réelle des essences, ce qui signifie : 1. que le mythe est d’autant plus dangereux pour la philosophie qu’il joue sur son territoire à elle, c’est-à-dire qu’elle prétend à la vérité ; 2. que la philosophie refuse la mystification que cette prétention à la vérité induit[1], mystification à laquelle, pendant un bon bout de l’histoire (disons, du Natura Rerum de Lucrèce au Tractatus de Wittgenstein, en passant par Spinoza et Rousseau – qui avait la décence de ne pas écrire de romans), elle aura donné son nom.
Le roman réunit ces deux postulats pourtant impossibles à réunir : l’être est fiction et la fiction est mystification – les salades contemporaines n’étant dans leur parfaite inanité que la projection du roman dans la terre désolée du spectacle, puisqu’elles ne portent (tant s’en faut) aucun discours sur l’être ni aucune critique de la mystification – dont elle ne sont d’ailleurs pas l’opérateur : don Quichotte sortirait aujourd’hui d’un livre comme d’une machine à titiller l’imaginaire, diverti (mais c’est tout), et il irait vaquer à ses occupations. La salade, comme production exemplaire des sociétés dépressives, peut donc se concevoir la projection du roman dans le nihilisme : désamorcé. Lire une salade, c’est dormir les yeux ouverts : on n’y croit pas, mais à la plage, dans le métro ça fait perdre du temps (et c’est déjà pas mal).
Nous sommes dans une société de salades, non de mythes ; il ne doit plus être question, pour le roman, de porter le soupçon sur ce genre d’objets inoffensifs ; ou encore : la fiction n’est plus un opérateur de mystification. Mais nous ne sommes pas aussi nihilistes que nous aimerions l’être (que notre vanité nous porterait à le croire) : les mystifications nous entraînent encore, partout ; les mythes sont devenues des mythologies larvées, et l’on se noie toujours, où ça ? dans le langage. Car, à vrai dire que vous lisiez, du fond de votre trou, un roman, le journal ou une lettre d’amour, simplement que vous lisiez, vous ne différez pas d’un athénien écoutant les tribulations d’Ulysse : la réalité de ce que l’on vous raconte, l’effet de réel comme disait l’autre, est le même, la mystification tout aussi efficace : vous vous détournez du réel, vous vous noyez dans les phrases. Car, évidemment, c’est la phrase (comme multiplicité ordonnée de significations) qui est la mystification même, dans la mesure où elle l’opérateur du sens (jusque au fond du chaos) Le langage, c’est ce milieu dans lequel nous baignons et qui greffe sur toutes choses un sens qui leur fait (évidemment) défaut ; autant dire que nous n’avons jamais accès au réel, mais à une réalité déjà informée, catégorisée, grammaticalisée[2] et vocabularisée : vous n’êtes pas dans une prison, sinon dans une prison de mots, plantée au milieu du néant de l’être (paradoxe).
A ce titre le roman classique (disons de Cervantès à Philip Roth) est bien impuissant avec ses histoires distrayantes d’écrivains paumés et de lecteurs aliénés, pour dénoncer (lui donner son nom) au lecteur ce qui le ronge (le sens, comme cancer de la conscience, ce qui peut se dire : l’impossibilité tragique d’être vraiment nihiliste) car : il ne lui fait pas opérer un va-et-vient entre le réel et la fiction (par exemple les traces sur le papier et le moulin), mais entre deux niveaux de fiction (les moulins et les chevaliers, Elizabeth Costello comme personnage de Coetzee et les personnages des romans qu’elle est censée avoir écrit) ; quoi qu’il en soit la phrase n’est pas en tant que tel ce sur quoi il porte le soupçon – soupçon de l’imaginaire, mais pas encore du symbolique lui-même[3].
Soupçon engagé pourtant dès avant le recours aux vaticinations contre-performatives d’une philosophie tâchant pathétiquement de se constituer comme métalangage, par la poésie de Mallarmé (se confiant ce que le roman n’avait pas les moyens de mettre en œuvre à l’époque, mais qui est devenu pour lui possible avec Joyce et Beckett) dont le programme[4] était à cet égard exemplaire et reste à mes yeux indépassé : faire l’expérience (en pure perte), sur l’espace d’une page vite lue, d’une mystification condensée d’un monde (c’est-à-dire d’une réalité réduite à la fiction du sens) réduit à son squelette, qui se déploie, qui se dénonce et, comme une vague ravalée par la mer, qui se retire en laissant derrière lui le néant[5] du réel.
P. V.
[1] Cf. Platon, République, X : « Il trompera les enfants et les hommes privés de raison, parce qu’il aura donné à sa peinture l’apparence d’un charpentier véritable. »
[2] Cf. le très éclairant article de Benveniste sur l’ontologie d’Aristote dans les Problèmes de linguistique générale.
[3] Sur les rapports entre Réel, Imaginaire et Symbolique, cf. J.-C. Milner, Les Noms indistincts, réédité en Verdier poche.
[4] Mis en place dans les Divagations (notamment dans « Mimique », « Crise de Vers » ou dans « La Musique et les Lettres ») et dont le Coup de dés est la meilleure réalisation.
[5] Cf. Mallarmé, la lettre à Cazalis du 28 avril 1866 : « …en creusant le vers, j’ai rencontré deux abîmes, qui me désespèrent. L’un est le Néant… »


