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Sens et situation.

novembre 11, 2007

            Le JDD titrait il y a quelques temps déjà (Vendredi 22 Juin 2007 – une éternité…) :

      « Emeutes à Cergy, silence radio »

           « Des violences urbaines ont eu lieu dimanche 17 juin au soir à Cergy-Pontoise, sans trouver de couverture médiatique, si ce n’est dans l’édition locale du Parisien. Dans son édition du samedi 23 juin, Le Monde revient sur ces événements, qualifiés de “graves” et pourtant passés sous silence. »

             Mais que s’est-il réellement passé à Cergy, qui soit passé inaperçu des grands médias ?

            Mais c’est évident : une série de violences, une émeute, joliment mais vaguement qualifiées d’urbaines. La situation, de même, que connut la France en 2005, lorsqu’elle se couvrit de milliers de feux de la saint Jean, que le Kärcher sarkozien, en une poétique inversion de ses effets, avait contribué à attiser, fut présentée comme une succession d’émeutes urbaines, et certains agitèrent même, au plus fort des réjouissances, le spectre, bien improbable d’ailleurs, d’une guerre civile.

          Jeunes de banlieue, véhicules et poubelles incendiés, casseurs, forces de l’ordre, riverains apeurés et choqués : émeute urbaine, voire guerre civile. La succession des faits et des acteurs de la situation est non seulement évidente, elle est logique. Elle est logique parce qu’évidente. Il conviendrait peut-être de démêler les fils précisément, dont se trame cette situation.

            Qu’est-ce donc que l’on appelle une situation ?

            Une situation, c’est l’ensemble des faits, personnages ou acteurs, éléments matériels, temporels et spatiaux (scénographiques), bref, tous les ingrédients qui composent une représentation possible, donnant un sens à une interaction entre plusieurs individus (Goffman). Plus précisément, la situation est le sens de cette interaction, et définit donc aussi le statut et le rôle à jouer de tous les participants. Autant dire qu’une situation, c’est ce qui permet de définir un ensemble de rôles à jouer, d’acteurs qui occupent une position dans un espace matériel aussi bien qu’idéologique (ou conceptuel, si l’on veut être plus consensuel), qui effectuent une série d’actions dont la succession trame le sens de la représentation. Du point de vue de l’observateur, la situation est donc l’espace de dicibilité d’une signification reconnue, en train d’être actualisée : que se passe-t-il ici, en ce moment ? Le fait même de pouvoir répondre manifeste que la situation est définie, ou du moins définissable : des gens font la queue, nous jouons à la pétanque, etc. 

            La situation définit donc un espace de jeu. C’est un jeu social clairement établi, avec ses décors et ses personnages (façade, « rôles sociaux »), avec ses règles et ses interdits, ses marges de liberté et d’improvisation possible (les techniques de réalisation dramatique, les possibilités de représentation frauduleuse, etc.). Le jeu est nommé, et cette désignation fait entrer le jeu dans une taxinomie sociale des situations. Pour la faire entrer dans cette classification, il faut une participation des acteurs qui projettent, de manière consciente ou non, une définition de la situation qu’ils ouvrent autour de leurs gestes et de leurs paroles. Mais il existe aussi, lorsque la situation est sur le point de virer, tout un attirail de techniques servant à maintenir le sens de la situation, et ainsi la définition de soi qui se trouve par là impliquée, face au danger toujours présent d’une dé-définition, d’un écroulement de la situation, sorte d’avant-goût d’une  dissolution du jeu social dans sa totalité (techniques de protection, ou « tact », et techniques défensives). Tito en visite au Etats-Unis, se trouve avec Kennedy face à une manifestation hostile; le président américain, profitant de l’ignorance supposée de la langue anglaise par son interlocuteur, lui précise que ces manifestants en ont après sa politique étrangère au Vietnam. Autrement dit, devant le risque d’effondrement de la situation, du sens qui la définit, le président américain met en œuvre une technique de protection, de tact, pour maintenir le sens de la situation (relations protocolaires, d’apparence, par définition, cordiales et conformes aux règles de l’hospitalité), et conjurer la gêne que pourrait provoquer l’effondrement de la situation, et cette sorte d’anomie qui en résulterait. Le danger qui guette toute situation instituée, c’est sa destitution, la perte de son sens dans l’indistinction a-signifiante. Le contraire de la situation c’est le chaos.

            Comme telle, la situation donne lieu à un ensemble de significations, elle en est la mise en site. Détruire le site, son apparence de naturalité, c’est non seulement détruire l’une des manifestations d’un ensemble de significations socialement établies, mais c’est aussi montrer sa précarité ; c’est montrer la possibilité pour ces significations de ne pas être, voire même, la possibilité d’autres significations. Si cet ensemble de significations qui me semble naturel ne l’est pas, le sens de mes actes perd tout fondement, toute évidence. Si l’ensemble des interactions qui prennent sens dans une situation donnée est réglé par un ensemble de codes culturellement et socialement institués, la destruction du caractère d’évidence de la situation est en même temps une manifestation de l’absence de fondement « naturel » des codes qui structurent et définissent une situation, et des actes accomplis quotidiennement, absence de fondement qui sera ressentie subjectivement comme une gêne.

            La spécificité des « émeutes » de Novembre 2005, c’est précisément qu’elles résistent, pour une grande part, à toutes les tentatives d’interprétation en termes de situations déjà connues, sagement rangées au tableau des significations sociales reconnues (au sens cognitif aussi bien que moral) : les situations habituelles (jouer à la pétanque, faire la queue, recevoir un hôte étranger) ne posent à l’observateur qu’un problème de récognition, non un problème de production du sens.

             La question qui se posait était alors la suivante : a-t-on affaire à une bande de jeunes délinquants, de « racailles » comme diraient certains, ou s’agit-il là d’une forme de manifestation politique, une protestation qui ne possède pas la capacité langagière de se formuler en revendications précises (mais est-il sérieusement envisageable de penser que ces « jeunes » ne sont pas capables de dire et de voir que le chômage est plus élevé dans leurs quartiers qu’ailleurs, que la discrimination à l’embauche les frappe de plein fouet, etc. ?), comme le pensent encore certains ? Sont-ce des bandes organisées, des étrangers (venant semer la discorde « chez nous »-pourquoi ?), ou des groupuscules incontrôlables de « sauvageons » ?

            Ce qui se profile derrière ces questions, ce sont les réponses pratiques qui leur seront données. Or pour ce faire, l’instance politique doit se donner une prise sur la situation, pour la gérer dans l’urgence-quitte à ne pas prévoir la suite. Or il se trouve que cette prise est fournie, entre autres, par les habitudes du langage, des grilles de projection de sens habituelles, en référence aux situations semblables.

           

            Le rapport de forces qui décide du sens des faits, qui se cristallise dans la dénomination de la situation, ce rapport de forces s’est concentré autour du sens que lui donnèrent les médias et la communication (quand bien même la communication gouvernementale s’était fondée sur des rapports de sociologues et des services des renseignements généraux), seules instances à proposer une interprétation ayant force de loi. L’interprétation médiatique de la situation présente cet avantage par rapport à celles que peuvent en proposer les acteurs, d’être simple, contrairement aux multiples motivations qui auraient existé, contrairement à l’idée même qu’une interprétation en termes de motivations serait déjà une imposition de sens. Elle possède aussi cet avantage d’être tout simplement plus audible, en ce double sens qu’elle ne heurte pas une oreille bien sensible à l’absence de significations reconnues d’une série d’évènements si « violents », et qu’elle est massivement diffusée. L’un des effets de cette ré-affirmation des topoï est leur renforcement : les jeux de signification proposés par les médias se vérifient par leur répétition, non seulement subjectivement, mais aussi objectivement : parmi les « casseurs » nombreux sont ceux qui furent tentés de justifier leur action en ayant recours à des motifs politiques considérés comme plus nobles. Ils se mettent donc à considérer leur action comme adéquate à la description médiatique qui en est donnée, ils se vivent réellement comme des protestataires inconscients. Loin de ces interprétations habituelles, une bonne part de ce qui s’est passé ne s’explique que si l’on laisse tomber ces cadres, ou plutôt, ne s’explique pas.

            On voit donc ici apparaître un couplage très efficace entre dispositifs de pouvoir, et dispositifs de production de savoir. Le fait de constituer la situation comme objet de savoir (émeutes urbaines, dont le mécanisme est déjà connu par les sociologues, et qui permet, pense-t-on, de pouvoir agir sur elles), rend possible, en intention, une intervention pratique sur cet objet. Si les instances traditionnelles du savoir ont joué leur rôle ( service des renseignements, sciences humaines, etc.), un rôle particulier doit être reconnu à l’action des médias et de la communication gouvernementale, un rôle qui se situe spécifiquement au niveau du langage.

            Les médias n’avaient pas d’autre choix (pas d’autre fonction ?), que de présenter une interprétation des « faits », qui, si elle se voulait prudente, n’en était pas moins une imposition de sens[1]. Il fallait que les médias fussent simplement capables de dire de quoi il s’agissait. Or pour faire cela ils ont recours à un langage tout prêt, non critique, qui implique tout un ensemble de connotations, et de représentations de nature idéologique. S’agit-il,  lorsque l’on parle de « violences urbaines »[2], de signifier par ce terme la simple localisation spatiale des faits (parle-t-on souvent de « violences rurales » ?) pour les téléspectateurs myopes… ? L’urbain, comme substance ineffable dont se tisse les rapports entre les individus, comme substance de l’espace, comme matière sociale, morale et politique dont l’espace se tisse- l’urbain fut bien la toile de fond sur laquelle les évènements venaient se peindre et prendre leur sens, par l’acte, passé sous silence, de traduction des évènements dans la langue médiatique, la LQR[3], cette langue idéologique inconsciente d’elle-même, la seule que les grands médias sachent parler. Il faut nommer les faits, dans l’urgence, leur donner un titre (quitte à ce qu’il soit un peu gros), pour pouvoir simplement parler de « ce qui se passe ». La situation se trouve alors définie aussitôt que nommée, elle existe aussitôt qu’elle est nommée. Autrement dit, l’acte de définition est en même temps une façon de porter à l’existence (du moins dans l’espace de visibilité et de dicibilité sociales) une situation. Ici la dénomination possède un pouvoir démiurgique, qui fait être l’état de fait « décrit » dans l’espace de représentation, mais aussi, puisque ces interprétations auront des effets  en retour sur le réel, dans les « faits ». On comprend alors que des possibilités d’action et de réaction sont ouvertes du fait de cette dénomination, de cette définition implicite, et ce à double titre : l’on agit en fonction de la signification de la situation, et l’on agit sur la situation en fonction de la signification qu’on lui « reconnaît ». Autant dire que cet acte de définition a une portée ontologique en même temps que politique.

             Les effets sur l’opinion publique d’une telle ontogénèse de la situation par le langage médiatique, se coupleront d’autant plus fortement avec les actions menées par les pouvoirs publics, que celles-ci reposent sur un même arrière-plan idéologique ; les individus qui participèrent aux émeutes l’ont fait pour des raisons que l’on peut analyser, et, en fonction de celles-ci, des « réponses » peuvent être apportée : grosso modo, l’alternative entre une interprétation politique musclée (il faut ramener le droit dans les zones de non-droit, redonner le sens du respect à la jeunesse), et une vision socialistement mièvre (les pauvres jeunes parias qui, ne sachant pas exprimer leur frustration sociale, décident de brûler des poubelles)- alternative laissée à la libre appréciation du jugement critique du citoyen-téléspectateur[4], nullement influencé, comme on l’imagine, par les images apocalyptiques de noirs personnages encagoulés, sur fond de flammes infernales…. Rien de bien étonnant donc à ce que l’on ait vu la solution répressive être préférée à une tentative de modification profonde des conditions de vie, réelles, qui ont pu servir de condition de possibilité à une telle situation.

             Autre chose passée entièrement inaperçue dans les grands médias et quasi-entièrement dans les études sociologiques, c’est la dimension proprement ludique de ces événements. Or cette dimension ludique, ou « nihiliste », selon certains, jouerait un grand rôle dans les motivations qui ont présidé au passage à l’acte. Ce qui est particulièrement angoissant, ce n’est pas tant la possibilité (bien mince d’ailleurs) d’une guerre civile, que celle de l’absence apparente de sens qui structure la situation. Ici, les différents acteurs ne jouent pas le même jeu, ils ne projettent pas une même définition de la situation. Les motifs d’implication dans les émeutes étaient très complexes. Mais le fait que certains jouent un tel jeu grandeur nature, sur tout le territoire, sans que cette situation fasse partie de la taxinomie sociale des situations, voilà qui est pour le moins angoissant. La nature a horreur du vide. Or ici le jeu de massacre (automobile principalement) ne fait pas partie des jeux de sens connus, et ne semble pas en proposer un nouveau ; le chaos était dans les rues tout autant que dans l’ordre des significations sociales et politiques  reconnues.

 

            Le problème de la dénomination s’est trouvé au cœur du travail des organes de production de savoir (organes d’information du gouvernement, justice, mais aussi universitaires, etc.). Au fondement des discours interprétatifs forgés ou relayés par les médias, se trouvent un certain nombre de schèmes de pensée produits, entretenus, et pour un part popularisés par des organismes de production du savoir. La notion de « violence urbaine » en est déjà un. Mais aussi, il est notable que de nombreuses interprétations causales des événements ont été proposées. Il s’agissait de décrypter le sens caché derrière les « faits » en fonction des causes qui leur avaient donné naissance. A titre d’exemple, les rapports des études du centre d’analyse stratégique[5], commandés par le gouvernement, montrent la pertinence mais aussi les limites des ces types d’interprétations (chômage, sentiment d’exclusion et de discrimination, bandes de délinquants incontrôlables, révolte face au décès des deux « jeunes », etc.). Ici les causes de l’action se modulent subjectivement en motivations de l’acte. Or, s’il semble possible de faire un lien avec ces « données », il ressortirait des entretiens avec ceux qui ont participé aux « émeutes » que les motivations sont très diverses, et parfois même très confuses. Les rapports notent aussi une tentation, de la part des « jeunes », de justifier leur action par des motifs « nobles » (revendication sociale et économique, volonté de se faire entendre sur la place publique). Autrement dit, les « causes » auxquelles on attribue le déploiement de cette situation ne seraient que la toile de fond, les conditions de possibilité, mais à elles seules insuffisantes, d’une telle situation. Et ce n’est pas le décès de Zyed et Bouna, le rôle de déclencheur qu’on leur fait jouer, qui expliquent la « flambée » : des situations analogues se sont rencontrées ailleurs, mais les « émeutes » ne prirent pas la même ampleur[6].

             Mais poser la question des émeutes de 2005 en termes de motivations constitue déjà une imposition de sens : c’est penser la succession des évènements en termes atomistes ou moléculaires, comme si les individus ou les groupes effectuaient une délibération à part soi, avant de décider ou non de plonger dans le feu de la bataille, et que la sommation des motivations « individuelles » permettait de dégager une espèce très particulière de volonté générale. On situe donc d’emblée les événements dans le cadre d’une pensée de l’individu, où le sens de la situation réside dans l’expression d’une volonté, collective ou individuelle, qu’elle soit consciente ou inconsciente (oh ! le bel aveu…). Or ramener les événements à l’expression d’une volonté permet de répondre ou non à cette volonté, ou du moins, de ramener la situation à une situation de « dialogue »- Qu’est-ce que tu cherches à me dire ? Qu’est-ce que tu veux ? Eh bien, parlons-en… A partir de là, une action politique peut se mettre en place, puisqu’une prise est offerte au politique sur la situation, par le biais d’une signification, celle d’une expression confuse, mal articulée, d’une volonté politique, qui se situe donc dans l’horizon d’un consensus que l’on pose comme possible, au moyen du débat rationnel et démocratique. Par là est court-circuitée l’idée qu’une façon non parlementaire d’exister dans l’espace politique soit possible, l’idée que les animaux bruyants aient la possibilité de manifester leur incommodante existence.

 

               La situation peut alors apparaître comme une manifestation du chaos lui-même. D’une part la situation fut présentée comme une situation chaotique ; mais ici le chaos n’est qu’un épithète de la situation, qui, en elle-même, ne perd pas sa consistance ; elle se trouve simplement qualifiée par une grande quantité d’actions apparemment désordonnées : une « émeute ». Mais plus fondamentalement, le chaos apparut ici comme absence de sens de la situation (c’est à dire en quelque sorte absence de situation), qui serait fondé sur une vérité existante en soi, à part des projections de sens par les différents acteurs de la situation. Le chaos renvoie donc ici à la condition signifiante des sujets, mais aussi à la possibilité de la production de ce sens à partir d’instances non signifiantes. Les individus vivent au sein du sens, et les situations en sont comme  les ports. Mais le chaos de la pleine mer n’est que l’absence d’un sens qui existerait à part soi, en dehors de tout rapport de force qui le produirait. Or ce rapport de force n’est pas uniquement assignable au seul niveau de la signification. Les actes mêmes que réalisèrent les « émeutiers », avant d’être réinterprétés (par eux-mêmes comme par les autres), ne se donnent pas nécessairement comme la réalisation d’un nouveau jeu de sens, mais en supportent la possibilité. Il y a donc un rapport particulier qui apparaît entre les actes non-signifiants ( en ce sens qu’ils ne sont pas encore « interprétés »), et le sens lui-même, en tant qu’il est continuellement produit et reproduit par des rapports de force : recouvrement, par les interprétations, d’actes « proto-signifiants », en ce sens qu’ils offrent des prises aux interprétations (cf. conditions réelles de vie des émeutiers et interprétation en termes de revendications politiques inconscientes, manifestation de perte du  sentiment du droit et qualité du lien entre les organes de police et la population de ces quartiers, etc.), et possibilité, manifestée ici, d’une percée des actes ou des configurations sensibles nouvelles, non encore ramenées au fait du sens, au travers de la couche de sens imposée par les interprétations. Comme si l’on tentait de contenir le grand bouillonnement non seulement des discours mais aussi des actes et de leur capacité à produire de nouveaux discours, de nouveaux jeux de sens…

 

              Peut-être alors a-t-on vu, à travers les flammes de 2005, la silhouette d’une nouvelle subjectivité politique, mais pas celle que les instances de pouvoir ont voulu y reconnaître. Peut-être a-t-on vu quelque chose aux conséquences politiques, mais qui, en soi, n’était rien d’autre qu’un jeu, un non-sens, une activité sans but autre que la recherche d’un plaisir qui pourrait poser de nouvelles règles du jeu. Peut-être a-t-on vu là une façon de ne pas se laisser assujettir politiquement, au sens où l’on prit plaisir à lutter contre la police, et à le faire sans avoir en tête une série de revendications politiques reconnues, même si les conditions réelles de vie des individus ont pu jouer le rôle de conditions de possibilité d’apparition de l’événement. Peut-être a-t-on vu là une manière de proposer de nouvelles logiques de subjectivation, affranchies de toute référence à un pouvoir que l’on voudrait influencer dans son action, de manière à ce qu’il réponde à des attentes conformes à la logique communicationnelle de l’espace parlementaire ? Une nouvelle façon de ne pas être un sujet politique ?

            Mais l’on touche ici à la limite du discours, qui ne peut que produire du sens, quand on voudrait cerner le moment d’émergence du sens à partir du non-sens.

G.C.


[1] C’est sans doute entre la prise de conscience de ce fait et la volonté « déontologique » de prendre acte de leur responsabilité dans la propagation de l’Interville des voitures brûlées, qu’il faut chercher les raisons du « silence radio » qui entoura les heurts de Cergy. Quelle que soit la raison profonde de ce silence, elle participe en tous cas du rôle que jouèrent les médias en 2005 dans la constitution du sens de la situation, en ce sens que la décision de parler ou non des « événements » de Cergy leur donnait sens et existence, et que ce discours pouvait avoir des effets dans le champ pratique et politique.[2] Catégorie ô combien vague et fluctuante, dont on pourra voir une critique, chez ceux même qui sont censés la mesurer : Ocqueteau Frédéric, « Peut-on définir les violencesurbaines ? », Rapport de l’INHES/OND, 2006, de même que la note externe de veille n°31 du centre d’études stratégiques (http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/NoteExterneDeVeille31.pdf).[3] LQR la propagande du quotidien, Eric Hazan.[4] La presse papier fit alors fleurir en ses feuillet une profusion d’images de véhicules calcinés, de graphiques inspirés de ceux présentés par la télévision, où furent notés au jour le jour les véhicules brûlés par agglomération.

[5] Une tentative de synthèse nationale des évènements (http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/Violences_urbaines_-_Evenements_acteurs_-_dynamiques_et_interactionsvf.pdf), et surtout deux études détaillées de cas (http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/CAS_Violence_web.pdf), qui montrent clairement quelles motivations « ont poussé » les émeutiers  à participer, et quelles motivations, présentées comme plus louables du point de vue de l’opinion publique, ont pu être par eux reprises pour justifier ce qui ne semblait pas susceptible de l’être.

[6] Voir la note de veille n°31 du centre d’études stratégiques (disponible à l’adresse suivante : http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/NoteExterneDeVeille31.pdf )qui fait une comparaison internationale de ce type de situations, on l’on note que, si le schéma de déroulement de ces « émeutes » est souvent le même, la durée et l’intensité d’une telle « flambée de violence » résiste aux interprétations habituelles.

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du sens

septembre 17, 2007

1. Le sens n’est pas la signification.

La plupart du temps, c’est-à-dire lorsque nous produisons des phrases, nous entendons pour synonymes (comme ayant même sens, ou signification) les concepts de « sens » et de « signification » : en gros, ce que l’on donne comme réponse à la question « qu’est-ce que cela veut dire ? ». Cette illusoire synonymie est, à mon avis, bien trompeuse tant ces deux concepts réfèrent à des dispositifs, certes pas tout à fait étrangers, mais bien différents voire opposés.

La signification est l’opération par laquelle un signifiant appelle (il en est l’autre face) un signifié. La signification attache donc, de la manière la plus univoque possible, un mot à une idée. L’idéal de la signification est la définition du dictionnaire.

Le sens, par contre (dont s’occupe la philosophie – et c’est pourquoi les définitions des dictionnaires ne conviennent jamais à la problématisation des concepts), au lieu de ficeler un mot à une idée, compose des multiplicités. On ne parlera pas de la signification d’une phrase mais de son sens (composition, selon la grammaire, des significations), tout comme on préfèrera parler du sens d’un poème ou d’un concept (un concept articule par essence une multiplicité de significations dont l’articulation (dont la composition dans un sens) est, entres autres, l’enjeu pour un dissertateur de Terminale ou d’ailleurs). Une phrase a du sens s’il est possible d’exhiber une règle qui puisse rendre compte de l’agencement ou de la composition des éléments (mots, ponctuation) qui la composent.

Le bon sens correspond à la manière « normale » (c’est-à-dire admise, non questionnée) de composer les significations. En tant que tel, le bon sens est le devenir signification du sens (ou le devenir catachrèse des métaphores).

 

2. Le sens est l’Idée.

Le sens est un processus immanent à l’ordre d’une phrase, alors que la signification d’un mot gît ailleurs (dans un dictionnaire) qu’en lui-même. La composition des significations produit des effets d’intelligibilité. J’appelle ces effets le sens. On compose des significations selon la règle (syntaxe, grammaire) et dans l’écart à la règle (style). Il existe dans tous les cas une loi de composition pour lier ensemble le divers qui, garante d’une forme d’harmonie, est ce qui fait sens. Ou plutôt, car souvent cette loi semble faire défaut, on (par exemple un lecteur) comprend quelque chose d’une composition à partir du moment il trouve, où il créé, une telle loi qui, organisant la multiplicité selon une harmonie même abusivement prêtée, ouvre un monde (cosmos, harmonie structurant ou composant la multiplicité des étants). La phénoménologie croyait trouver un nouvel objet en interrogeant le sens plutôt que, ainsi que le faisaient les anciens, de Platon à Hegel, l’Idée. Mais le sens est l’Idée : un horizon d’agencement du divers (celui-ci pouvant contenir, comme dans le cas des mots, des significations). Le sens est l’Idée d’une phrase – le sens d’un tableau est l’Idée esthétique qu’il met en scène, etc. En tant qu’il permet les significations (détermination de celle des mots polysémiques, etc.), le sens est la condition de possibilité du repérage des significations. Pourtant il est immanent à leur composition. Le sens est donc le transcendantal immanent des significations ou, si l’on veut, leur rythme (qu’on se figure une composition musicale du sens – composition des multiplicité, ouverture d’un monde et d’une temporalité - sans signification).

 

3. L’art du sens.

En tant qu’horizon de composition, le sens n’est pas décidable : il n’y a pas de dictionnaire du sens. Il est au contraire toujours à recréer. Le sens est ouvert, à discuter (il s’offre la philosophie) : l’art présente, en tant que création de sens, l’opération de composition du divers dans toute sa pureté – et notamment lorsqu’il n’est pas figuratif ou référentiel (la musique, l’architecture, la peinture abstraite), en tant qu’acte immanent de création d’un monde. Le sens est l’élan ouvert (contrairement à la signification) vers le monde, l’horizon dans lequel les significations se synthétisent, c’est-à-dire le Rythme. L’Idée ou le sens, ou la totale arabesque qui relie et compose les figures, en tant qu’ouvert, en tant qu’indécidable ou toujours à discuter, à créer et recréer, est identique au Mystère : le sens d’une œuvre, ce n’est pas ceci ou cela, mais sa capacité à générer une multiplicité de significations, mouvantes, qui passent les uns dans les autres, etc. Quelque chose qui n’a pas de sens, c’est quelque chose non qui n’a pas de signification, mais qui n’accroît pas la possibilité de signifier. Par exemple, si tu me demandes quelle heure il est et que je réponds « bleu », cela n’a pas de sens. Pourtant, « bleu » a une signification très précise. Pourquoi cela n’a pas de sens, parce que répondre « bleu », cela n’ouvre aucun monde possible, cela ne permet pas d’augmenter le monde d’une action, d’ouvrir un champ pour l’action. Ou encore, je ne t‘ai pas fourni une réponse que tu puisses, selon une loi de composition, synthétiser avec le reste du monde que tricotent autour de nous nos phrases. « Bleu » n‘est pas composé, et c‘est pourquoi il n‘y a pas de sens à réponde ceci. Mais si, par exemple, « bleu » est une réponse codée, et que j’attendais ou bien « bleu » ou bien « non-bleu », alors répondre « bleu » a un sens. La réponse est alors synthétisée dans les mailles tissées du sens ; la conversation continue, selon le dialogue, jusqu’à la plus haute densité de l’Idée (suivez mon regard).

Lorsque je dis : « le dogme est blocage du sens », je ne veux pas dire que le dogme bloque la signification, mais qu’au contraire il rigidifie dans des significations (et donc les tue, tant la signification seule est la mort du sens).

 

4. Ethique du sens.

En tant que processus ouvert (jamais achevé) de synthèse du divers, la signification est la mort du sens comme processus infini de significat_ion. L’art est la vérité de la vie : ou plutôt la vie est de l’art mort car la vie dort sur le bon sens. La conversation courante est un tas de poèmes endormis, qu’il conviendrait, peut-être, de réveiller. C’est le rôle, en tous cas, du professeur de philosophie.

Le moraliste vit dans les catachrèses et le nihiliste dans un chaos stérile. S‘il est composition du divers, le sens se produit toujours à partir du non-sens, ou encore le sens est un résultat obtenu en composant ce qui n’en n’a pas. Le sens est donc le devenir monde du chaos. Les valeurs ne nous préexistent pas, elles ne flottent pas dans un ciel immémorial : le sens (inachevé, inquiet, toujours à recréer) est la valeur.

Moralistes et nihilistes ne voient que le bon sens, l’un pour y suspendre la raison de ses actes, l’autre pour s’en offusquer à boulets rouges. Je me risquerai bien modestement à proposer une tierce éthique, synthétisant et dépassant le nihilisme et la moraline, parcourant de l’un à l’autre un mouvement (de composition) jamais achevé, toujours inquiet : une éthique de fidélité au chaos (dont le bon sens, et tous les recouvrements dogmatiques, sont la trahison) dont l’objet soit bien la valeur, mais la valeur en train d’émerger comme une écume à la surface du chaos, c’est-à-dire, en somme, une éthique du sens se faisant.

 

P. V.

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Critique de la raison magique

juillet 5, 2007

§1. Nomina sunt res. – Problème : il n’est pas rare qu’un discours (la morale chrétienne, le droit pénal, la psychanalyse etc.), dès lors que des énonciations le diffusent, parvienne à produire des effets de réel ; on finit par prendre le contenu d’un énoncé pour un état de fait. Comment quelque chose qui n’existe pas (un objet énoncé) peut-il néanmoins s’inscrire dans le réel ? – Une formation discursive, certes, ce n’est pas rien, ça existe : c’est un corpus fini d’énoncés primitifs et de règles, délimitant un espace de dispersion d’énoncés dérivés. Une formation discursive c’est donc la condition de possibilité de pratiques discursives, et ça existe comme existent les pratiques qu’elle rend possibles. Mais la « mauvaise conscience », la « délinquance », le « refoulement » ou le « terrorisme » ça n’existe pas : ce sont les objets d’énoncés possibles, dont la prolifération est ordonnée à des règles précises, qui fixent entre autres choses la distribution des rôles, par exemple celui de sujet parlant (Qui est ici en droit de parler ? le prêtre, le juge, le psychanalyste, le ministre de l’Intérieur). Un jeu s’instaure, à l’intérieur duquel des énoncés sont produits – et diffusés dans des énonciations -, et avec eux des variations de sens, du sens, du bon sens. Et cette « plage de dicibilité » a pour point focal un objet discursif, qui lui n’existe pas : ce qui existe ce sont les souffrances résultant de l’introjection des pulsions agressives et les structures politiques dans lesquelles a lieu ce phénomène psychique, et non la « mauvaise conscience », simple élément du discours sacerdotal (Généalogie de la morale II, 16) ; ce qui existe c’est la multiplicité des illégalismes et les formes économiques, sociales et politiques à l’intérieur desquelles ont lieu ces actions, et non la « délinquance », point focal du droit pénal (Surveiller et Punir IV, II). – « Mais il est évident que la mauvaise conscience ça existe, et heureusement ! il est évident qu’il y a des délinquants (et heureusement…) ! etc. » : il faut se rendre à l’évidence, nous n’avons pas les faveurs du bon sens… Que valent ces évidences ? Les qualifier d’illusions ? Non, car une expérience correspond bien à ces énoncés, qui relève tantôt du sens interne, tantôt du sens externe : « la délinquance ne cesse d’augmenter », déclare le ministre de l’Intérieur, et quelqu’un peut-il nier que cet énoncé renvoie à des “faits” évidents (sentiment d’insécurité exacerbé, taux de délinquance croissant etc.), qui parlent d’eux-mêmes ? – Le problème est précisément le suivant : des énoncés renvoyant à des « faits » n’ont pas un contenu illusoire, certes, mais il serait naif de croire que la visée d’un référent suffit à garantir la pureté descriptive d’une série d’énoncés. S’imaginer que des mots, parce qu’ils ont un référent (on entend par là une pure fonction logique : ce qu’un énoncé vise comme le dehors dont il tient lieu) ont un rapport nécessaire avec lui, comme c’est le cas entre un nom propre et son propriétaire pour certains peuples primitifs, c’est même le résidu d’une forme de pensée magique. Car les énoncés, loin de représenter intrinsèquement (rapport magique) ce dont ils sont la représentation, s’y réfèrent à travers la toile d’une formation discursive. Mais il y a plus : en prenant corps dans des énonciations et en se greffant sur d’autres pratiques, ainsi réorientées, ces productions de sens induisent des effets dans le réel, ainsi parfois que des effets de réel : elles concourent à changer les modes de pensée et d’action, à infléchir les rapports de force etc., mais aussi, ce qui est plus étonnant, elles découpent des “faits” qui de toute évidence sont homogènes ou isomorphes aux objets énoncés. Une fiction historique rendra peut être plus clair ce type de processus : supposons la morale chrétienne soumettant à son régime discursif les pratiques de soi de l’antiquité païenne, comme l’examen et la direction de conscience ; en infléchissant leurs procédures et buts, elle aurait fini par transformer aussi le référent initial de l’objet « mauvaise conscience », qui à l’origine lui aurait été clairement hétéromorphe (peut-être s’agissait-il du renoncement pulsionnel, douloureux, lié à des structures politiques d’ordre disciplinaire) : naissance à terme du “pécheur” (“si je souffre, c’est ma faute”), qui cesse d’être un pur objet discursif puisque désormais des hommes se vivent ainsi et adoptent le mode de vie approprié. Conséquence : on voit se dessiner un nouvel espace de visibilité, isomorphe à un régime discursif qui l’a précédé (naissance de l’ “intériorité”, et des ses accidents, plus tard objectivée par la psychologie ); et cette manière de dire les choses, loin d’être neutre, peut être analysée comme l’instrument d’une stratégie de pouvoir, ici celle des prêtres. Ce type d’hypothèse rompt avec une approche empiriste et descriptive de l’histoire (avatar de la raison magique), car il a pour but d’une part de défaire des effets de réel hégémoniques (évidences), en exhumant le type de discours qui les configure; de rendre possible de nouvelles productions de sens et de réel, d’autre part (Idem pour la délinquance et la société disciplinaire, pour le terrorisme et notre société de sécurité). – Parler depuis une formation discursive, c’est toujours traduire quelque chose dans les termes d’un espace de dicibilité donné (seuil épistémologique), et par là même (seuil politique) l’assujettir à un dispositif de pouvoir (délinquance et pouvoir disciplinaire, terrorisme et société de sécurité) ou du moins à un complexe de forces affrontant d’autres forces (mauvaise conscience et pouvoir sacerdotal). Les mots ont un sens, irréductible à une référence pure ou à une simple composition de significations : le réfracter, c’est ouvrir le régime discursif à l’intérieur duquel ils jouent et exhumer le seuil politique sur lequel ils sont, dans un contexte donné, branchés.

§2. Res sunt nomina. - Renversons le mot d’ordre du nominalisme : les mots tiennent lieu des choses, jusqu’à les modifier, et inversement les choses nous apparaissent comme un langage muet et visible. Mais c’est une autre variante de la pensée magique que de croire en des expériences dont l’évidence suffirait à garantir qu’elles sont donatrices d’un sens murmuré par les choses mêmes, que les mots n’auraient plus qu’à représenter. Entre les « champs de dicibilité » et les « plages de visibilité » il y a en principe fracture, réfraction ; et en même temps, la jointure de ces deux milieux hétérogènes étant le non lieu où s’affrontent les forces, il y a un aussi sans cesse des emboîtements, des ajustements entre telle évidence (le plus souvent déjà travaillée par des disours) et telle manière de l’énoncer surgissant du dehors ; parfois on a même un repliement de l’un sur l’autre lorsque s’instaure un dispositif de pouvoir puissant. Et comme des régimes discursifs règlent la dispersion des énoncés, des machines d’évidance, qui en général intègrent déjà dans leur fonctionnement des discours, configurent et diffusent des évidences: l’ampleur de leurs connexions réciproques fixe le degré d’homogénéité et de rigidité d’une strate de sens. – Une machine d’évidance configure ou fabrique et dissémine des complexes typiques de perceptions, d’émotions et donc aussi d’actions (« évidences »). Voir le visible, c’est être pris dans ces machines, être incité à voir avec leurs yeux : en présence de quelque chose dont la réception est pour moi codée (dans ce codage interviennent déjà des discours, latents et sédimentés), je suis disposé à isoler, grossir, déformer certains éléments, à en amoindrir ou gommer d’autres, jusqu’à voir une chose qui parle d’elle-même, qui fait signe en direction d’autres niveaux d’évidence, à laquelle aussi j’associe tel(s) affect(s), et éventuellement une réaction motrice « appropriée ». Il y a le sens énoncé, et le sens vu. Un exemple, familier, pris dans notre dispositif audio-visuel : « Le Hamas va enfin pouvoir mettre en œuvre son programme, dit Abou Salah, 25 ans, le visage fier, cerclé du collier de barbe réglementaire », lit-on dans Le Monde (15/06/2007). Cas typique de chose parlant d’elle-même (« ce jeune et fier collier de barbe est dangereux »), sans doute issu de la déformation d’une manière de voir plus ancienne (“cet Arabe est méchant”) : une évidence travaillée, notamment, par un discours raciste postcolonial est reprise et modifiée par la “question de l’islamisme”, qui se branche sur un autre dispositif de pouvoir (« cette position est l’une des dizaines de places fortes du Fatah tombées entre les mains des islamistes [du Hamas] depuis le début de la semaine » avait déjà prévenu notre journaliste, de peur que les mots nous manquent pour nommer l’image qui devait suivre). Séduite par un nouveau type de discours, une évidence déjà diffusée tend à être absorbée par une stratégie de pouvoir différente. Il y a bien ici recouvrement d’une évidence (“ce jeune et fier collier de barbe est dangereux”) et d’un énoncé (“c’est un terroriste”), si bien que les évidences deviennent clairement énonçables et les énoncés évidemment fondés. Le dispositif de pouvoir qui s’appuie sur les deux peut alors replier les énoncés de terrorisme sur l’évidence de son existence, puisque l’évidence elle-même est énoncée en ces termes par ceux qui la vivent. Et c’est parce que des discours différents, répondant à des stratégies incompatibles, peuvent se greffer sur les mêmes évidences (Sarkozy n’est pas Le Pen, et remet au goût du jour des évidences grisonnantes) que l’analyse politique requiert, au moins à titre de principe heuristique, la distinction du voir et du dire (même s’il y a du dit sédimenté dans tout voir, précisément parce que tout régime discusif influent tend à s’approprier des évidences). – Ajoutons que dans le passage d’une société de discipline à une société de contrôle, comme la nôtre, l’organisation de cette machinerie change profondément de technologie : on passe d’une structuration topologique des champs de visibilité, dans des lieux aménagés à cet effet (la prison, l’école, l’usine, l’hôpital etc.), à leur diffusion immatérielle, dans les flux d’informations qui traversent l’espace de la « communication » (télé, cinéma, Internet etc.). Technologie plus souple, plus subtile, plus frappante aussi. Technologie qui de plus favorise la confusion du visible et dicible (les flux d’informations sont transversaux à cette distinction), ainsi que l’enracinement de la compréhension magique des deux – qui culmine dans le genre « reportage », avatar du naturalisme.

§3. Diffusions (dispersion, réfraction, diffraction).Strate de sens : un espace de dispersion, globalement homogène, des évidences et des énoncés, qui dans l’idéal y circulent sans déviations ni obstacles ; en réalité les déviations existent, dans l’exacte mesure où toute strate de sens est branchée sur un dispositif de pouvoir qui lui-même, quelle que soit sa puissance, rencontre des points de résistance : un espace de dispersion est parsemé d’îlots hétérogènes, éléments « invisibles » ou « indicibles » qui émergent, et brisent les lignes tracées de visibilité et dicibilité (effets de réfraction : on continue pour un temps à les voir et les énoncer à la mode ancienne, mais cela sonne faux ). Diffraction : la pulvérisation des évidences et des énoncés typiques d’une strate de sens, parfois jusqu’à leur extinction, lorsqu’ils rencontrent des obstacles qui ne leur sont pas complètement transparents; ce phénomène s’observe à deux échelles au moins: des « sensibilités » et manières de dire subversives qui défigurent pour les reconfigurer des évidences et énonciations typiques; mais aussi, dès lors que ce régime audio-visuel (énoncés, évidences) perd en intensité, des offensives contre ses sources primaires, contre la machine d’évidance qui projette telle « plage de visibilité », contre le régime discursif qui ordonne tel « champs de dicibilité » (Deleuze). – Diffracter c’est donc réfléchir en les faisant interférer des ondes lumineuses (évidences) et sonores (énoncés) qui dans une strate de sens se dispersaient de manière réglée : soit en subvertissant au cas par cas l’encodage des évidences et des énoncés, pour rendre visible et dicible autre chose (faire des « monstres »); soit en rendant visible et dicible sur une surface de réfraction la source primaire des ondes ainsi diffusées (exhumer une matrice) – ce qui laisse voir et entendre les contingences d’une strate de sens, et fissure le rapport magique aux “choses” et aux “mots”.

J.-P. F.