Archive de la catégorie «Règles du jeu»

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Sens et situation.

novembre 11, 2007

            Le JDD titrait il y a quelques temps déjà (Vendredi 22 Juin 2007 – une éternité…) :

      « Emeutes à Cergy, silence radio »

           « Des violences urbaines ont eu lieu dimanche 17 juin au soir à Cergy-Pontoise, sans trouver de couverture médiatique, si ce n’est dans l’édition locale du Parisien. Dans son édition du samedi 23 juin, Le Monde revient sur ces événements, qualifiés de “graves” et pourtant passés sous silence. »

             Mais que s’est-il réellement passé à Cergy, qui soit passé inaperçu des grands médias ?

            Mais c’est évident : une série de violences, une émeute, joliment mais vaguement qualifiées d’urbaines. La situation, de même, que connut la France en 2005, lorsqu’elle se couvrit de milliers de feux de la saint Jean, que le Kärcher sarkozien, en une poétique inversion de ses effets, avait contribué à attiser, fut présentée comme une succession d’émeutes urbaines, et certains agitèrent même, au plus fort des réjouissances, le spectre, bien improbable d’ailleurs, d’une guerre civile.

          Jeunes de banlieue, véhicules et poubelles incendiés, casseurs, forces de l’ordre, riverains apeurés et choqués : émeute urbaine, voire guerre civile. La succession des faits et des acteurs de la situation est non seulement évidente, elle est logique. Elle est logique parce qu’évidente. Il conviendrait peut-être de démêler les fils précisément, dont se trame cette situation.

            Qu’est-ce donc que l’on appelle une situation ?

            Une situation, c’est l’ensemble des faits, personnages ou acteurs, éléments matériels, temporels et spatiaux (scénographiques), bref, tous les ingrédients qui composent une représentation possible, donnant un sens à une interaction entre plusieurs individus (Goffman). Plus précisément, la situation est le sens de cette interaction, et définit donc aussi le statut et le rôle à jouer de tous les participants. Autant dire qu’une situation, c’est ce qui permet de définir un ensemble de rôles à jouer, d’acteurs qui occupent une position dans un espace matériel aussi bien qu’idéologique (ou conceptuel, si l’on veut être plus consensuel), qui effectuent une série d’actions dont la succession trame le sens de la représentation. Du point de vue de l’observateur, la situation est donc l’espace de dicibilité d’une signification reconnue, en train d’être actualisée : que se passe-t-il ici, en ce moment ? Le fait même de pouvoir répondre manifeste que la situation est définie, ou du moins définissable : des gens font la queue, nous jouons à la pétanque, etc. 

            La situation définit donc un espace de jeu. C’est un jeu social clairement établi, avec ses décors et ses personnages (façade, « rôles sociaux »), avec ses règles et ses interdits, ses marges de liberté et d’improvisation possible (les techniques de réalisation dramatique, les possibilités de représentation frauduleuse, etc.). Le jeu est nommé, et cette désignation fait entrer le jeu dans une taxinomie sociale des situations. Pour la faire entrer dans cette classification, il faut une participation des acteurs qui projettent, de manière consciente ou non, une définition de la situation qu’ils ouvrent autour de leurs gestes et de leurs paroles. Mais il existe aussi, lorsque la situation est sur le point de virer, tout un attirail de techniques servant à maintenir le sens de la situation, et ainsi la définition de soi qui se trouve par là impliquée, face au danger toujours présent d’une dé-définition, d’un écroulement de la situation, sorte d’avant-goût d’une  dissolution du jeu social dans sa totalité (techniques de protection, ou « tact », et techniques défensives). Tito en visite au Etats-Unis, se trouve avec Kennedy face à une manifestation hostile; le président américain, profitant de l’ignorance supposée de la langue anglaise par son interlocuteur, lui précise que ces manifestants en ont après sa politique étrangère au Vietnam. Autrement dit, devant le risque d’effondrement de la situation, du sens qui la définit, le président américain met en œuvre une technique de protection, de tact, pour maintenir le sens de la situation (relations protocolaires, d’apparence, par définition, cordiales et conformes aux règles de l’hospitalité), et conjurer la gêne que pourrait provoquer l’effondrement de la situation, et cette sorte d’anomie qui en résulterait. Le danger qui guette toute situation instituée, c’est sa destitution, la perte de son sens dans l’indistinction a-signifiante. Le contraire de la situation c’est le chaos.

            Comme telle, la situation donne lieu à un ensemble de significations, elle en est la mise en site. Détruire le site, son apparence de naturalité, c’est non seulement détruire l’une des manifestations d’un ensemble de significations socialement établies, mais c’est aussi montrer sa précarité ; c’est montrer la possibilité pour ces significations de ne pas être, voire même, la possibilité d’autres significations. Si cet ensemble de significations qui me semble naturel ne l’est pas, le sens de mes actes perd tout fondement, toute évidence. Si l’ensemble des interactions qui prennent sens dans une situation donnée est réglé par un ensemble de codes culturellement et socialement institués, la destruction du caractère d’évidence de la situation est en même temps une manifestation de l’absence de fondement « naturel » des codes qui structurent et définissent une situation, et des actes accomplis quotidiennement, absence de fondement qui sera ressentie subjectivement comme une gêne.

            La spécificité des « émeutes » de Novembre 2005, c’est précisément qu’elles résistent, pour une grande part, à toutes les tentatives d’interprétation en termes de situations déjà connues, sagement rangées au tableau des significations sociales reconnues (au sens cognitif aussi bien que moral) : les situations habituelles (jouer à la pétanque, faire la queue, recevoir un hôte étranger) ne posent à l’observateur qu’un problème de récognition, non un problème de production du sens.

             La question qui se posait était alors la suivante : a-t-on affaire à une bande de jeunes délinquants, de « racailles » comme diraient certains, ou s’agit-il là d’une forme de manifestation politique, une protestation qui ne possède pas la capacité langagière de se formuler en revendications précises (mais est-il sérieusement envisageable de penser que ces « jeunes » ne sont pas capables de dire et de voir que le chômage est plus élevé dans leurs quartiers qu’ailleurs, que la discrimination à l’embauche les frappe de plein fouet, etc. ?), comme le pensent encore certains ? Sont-ce des bandes organisées, des étrangers (venant semer la discorde « chez nous »-pourquoi ?), ou des groupuscules incontrôlables de « sauvageons » ?

            Ce qui se profile derrière ces questions, ce sont les réponses pratiques qui leur seront données. Or pour ce faire, l’instance politique doit se donner une prise sur la situation, pour la gérer dans l’urgence-quitte à ne pas prévoir la suite. Or il se trouve que cette prise est fournie, entre autres, par les habitudes du langage, des grilles de projection de sens habituelles, en référence aux situations semblables.

           

            Le rapport de forces qui décide du sens des faits, qui se cristallise dans la dénomination de la situation, ce rapport de forces s’est concentré autour du sens que lui donnèrent les médias et la communication (quand bien même la communication gouvernementale s’était fondée sur des rapports de sociologues et des services des renseignements généraux), seules instances à proposer une interprétation ayant force de loi. L’interprétation médiatique de la situation présente cet avantage par rapport à celles que peuvent en proposer les acteurs, d’être simple, contrairement aux multiples motivations qui auraient existé, contrairement à l’idée même qu’une interprétation en termes de motivations serait déjà une imposition de sens. Elle possède aussi cet avantage d’être tout simplement plus audible, en ce double sens qu’elle ne heurte pas une oreille bien sensible à l’absence de significations reconnues d’une série d’évènements si « violents », et qu’elle est massivement diffusée. L’un des effets de cette ré-affirmation des topoï est leur renforcement : les jeux de signification proposés par les médias se vérifient par leur répétition, non seulement subjectivement, mais aussi objectivement : parmi les « casseurs » nombreux sont ceux qui furent tentés de justifier leur action en ayant recours à des motifs politiques considérés comme plus nobles. Ils se mettent donc à considérer leur action comme adéquate à la description médiatique qui en est donnée, ils se vivent réellement comme des protestataires inconscients. Loin de ces interprétations habituelles, une bonne part de ce qui s’est passé ne s’explique que si l’on laisse tomber ces cadres, ou plutôt, ne s’explique pas.

            On voit donc ici apparaître un couplage très efficace entre dispositifs de pouvoir, et dispositifs de production de savoir. Le fait de constituer la situation comme objet de savoir (émeutes urbaines, dont le mécanisme est déjà connu par les sociologues, et qui permet, pense-t-on, de pouvoir agir sur elles), rend possible, en intention, une intervention pratique sur cet objet. Si les instances traditionnelles du savoir ont joué leur rôle ( service des renseignements, sciences humaines, etc.), un rôle particulier doit être reconnu à l’action des médias et de la communication gouvernementale, un rôle qui se situe spécifiquement au niveau du langage.

            Les médias n’avaient pas d’autre choix (pas d’autre fonction ?), que de présenter une interprétation des « faits », qui, si elle se voulait prudente, n’en était pas moins une imposition de sens[1]. Il fallait que les médias fussent simplement capables de dire de quoi il s’agissait. Or pour faire cela ils ont recours à un langage tout prêt, non critique, qui implique tout un ensemble de connotations, et de représentations de nature idéologique. S’agit-il,  lorsque l’on parle de « violences urbaines »[2], de signifier par ce terme la simple localisation spatiale des faits (parle-t-on souvent de « violences rurales » ?) pour les téléspectateurs myopes… ? L’urbain, comme substance ineffable dont se tisse les rapports entre les individus, comme substance de l’espace, comme matière sociale, morale et politique dont l’espace se tisse- l’urbain fut bien la toile de fond sur laquelle les évènements venaient se peindre et prendre leur sens, par l’acte, passé sous silence, de traduction des évènements dans la langue médiatique, la LQR[3], cette langue idéologique inconsciente d’elle-même, la seule que les grands médias sachent parler. Il faut nommer les faits, dans l’urgence, leur donner un titre (quitte à ce qu’il soit un peu gros), pour pouvoir simplement parler de « ce qui se passe ». La situation se trouve alors définie aussitôt que nommée, elle existe aussitôt qu’elle est nommée. Autrement dit, l’acte de définition est en même temps une façon de porter à l’existence (du moins dans l’espace de visibilité et de dicibilité sociales) une situation. Ici la dénomination possède un pouvoir démiurgique, qui fait être l’état de fait « décrit » dans l’espace de représentation, mais aussi, puisque ces interprétations auront des effets  en retour sur le réel, dans les « faits ». On comprend alors que des possibilités d’action et de réaction sont ouvertes du fait de cette dénomination, de cette définition implicite, et ce à double titre : l’on agit en fonction de la signification de la situation, et l’on agit sur la situation en fonction de la signification qu’on lui « reconnaît ». Autant dire que cet acte de définition a une portée ontologique en même temps que politique.

             Les effets sur l’opinion publique d’une telle ontogénèse de la situation par le langage médiatique, se coupleront d’autant plus fortement avec les actions menées par les pouvoirs publics, que celles-ci reposent sur un même arrière-plan idéologique ; les individus qui participèrent aux émeutes l’ont fait pour des raisons que l’on peut analyser, et, en fonction de celles-ci, des « réponses » peuvent être apportée : grosso modo, l’alternative entre une interprétation politique musclée (il faut ramener le droit dans les zones de non-droit, redonner le sens du respect à la jeunesse), et une vision socialistement mièvre (les pauvres jeunes parias qui, ne sachant pas exprimer leur frustration sociale, décident de brûler des poubelles)- alternative laissée à la libre appréciation du jugement critique du citoyen-téléspectateur[4], nullement influencé, comme on l’imagine, par les images apocalyptiques de noirs personnages encagoulés, sur fond de flammes infernales…. Rien de bien étonnant donc à ce que l’on ait vu la solution répressive être préférée à une tentative de modification profonde des conditions de vie, réelles, qui ont pu servir de condition de possibilité à une telle situation.

             Autre chose passée entièrement inaperçue dans les grands médias et quasi-entièrement dans les études sociologiques, c’est la dimension proprement ludique de ces événements. Or cette dimension ludique, ou « nihiliste », selon certains, jouerait un grand rôle dans les motivations qui ont présidé au passage à l’acte. Ce qui est particulièrement angoissant, ce n’est pas tant la possibilité (bien mince d’ailleurs) d’une guerre civile, que celle de l’absence apparente de sens qui structure la situation. Ici, les différents acteurs ne jouent pas le même jeu, ils ne projettent pas une même définition de la situation. Les motifs d’implication dans les émeutes étaient très complexes. Mais le fait que certains jouent un tel jeu grandeur nature, sur tout le territoire, sans que cette situation fasse partie de la taxinomie sociale des situations, voilà qui est pour le moins angoissant. La nature a horreur du vide. Or ici le jeu de massacre (automobile principalement) ne fait pas partie des jeux de sens connus, et ne semble pas en proposer un nouveau ; le chaos était dans les rues tout autant que dans l’ordre des significations sociales et politiques  reconnues.

 

            Le problème de la dénomination s’est trouvé au cœur du travail des organes de production de savoir (organes d’information du gouvernement, justice, mais aussi universitaires, etc.). Au fondement des discours interprétatifs forgés ou relayés par les médias, se trouvent un certain nombre de schèmes de pensée produits, entretenus, et pour un part popularisés par des organismes de production du savoir. La notion de « violence urbaine » en est déjà un. Mais aussi, il est notable que de nombreuses interprétations causales des événements ont été proposées. Il s’agissait de décrypter le sens caché derrière les « faits » en fonction des causes qui leur avaient donné naissance. A titre d’exemple, les rapports des études du centre d’analyse stratégique[5], commandés par le gouvernement, montrent la pertinence mais aussi les limites des ces types d’interprétations (chômage, sentiment d’exclusion et de discrimination, bandes de délinquants incontrôlables, révolte face au décès des deux « jeunes », etc.). Ici les causes de l’action se modulent subjectivement en motivations de l’acte. Or, s’il semble possible de faire un lien avec ces « données », il ressortirait des entretiens avec ceux qui ont participé aux « émeutes » que les motivations sont très diverses, et parfois même très confuses. Les rapports notent aussi une tentation, de la part des « jeunes », de justifier leur action par des motifs « nobles » (revendication sociale et économique, volonté de se faire entendre sur la place publique). Autrement dit, les « causes » auxquelles on attribue le déploiement de cette situation ne seraient que la toile de fond, les conditions de possibilité, mais à elles seules insuffisantes, d’une telle situation. Et ce n’est pas le décès de Zyed et Bouna, le rôle de déclencheur qu’on leur fait jouer, qui expliquent la « flambée » : des situations analogues se sont rencontrées ailleurs, mais les « émeutes » ne prirent pas la même ampleur[6].

             Mais poser la question des émeutes de 2005 en termes de motivations constitue déjà une imposition de sens : c’est penser la succession des évènements en termes atomistes ou moléculaires, comme si les individus ou les groupes effectuaient une délibération à part soi, avant de décider ou non de plonger dans le feu de la bataille, et que la sommation des motivations « individuelles » permettait de dégager une espèce très particulière de volonté générale. On situe donc d’emblée les événements dans le cadre d’une pensée de l’individu, où le sens de la situation réside dans l’expression d’une volonté, collective ou individuelle, qu’elle soit consciente ou inconsciente (oh ! le bel aveu…). Or ramener les événements à l’expression d’une volonté permet de répondre ou non à cette volonté, ou du moins, de ramener la situation à une situation de « dialogue »- Qu’est-ce que tu cherches à me dire ? Qu’est-ce que tu veux ? Eh bien, parlons-en… A partir de là, une action politique peut se mettre en place, puisqu’une prise est offerte au politique sur la situation, par le biais d’une signification, celle d’une expression confuse, mal articulée, d’une volonté politique, qui se situe donc dans l’horizon d’un consensus que l’on pose comme possible, au moyen du débat rationnel et démocratique. Par là est court-circuitée l’idée qu’une façon non parlementaire d’exister dans l’espace politique soit possible, l’idée que les animaux bruyants aient la possibilité de manifester leur incommodante existence.

 

               La situation peut alors apparaître comme une manifestation du chaos lui-même. D’une part la situation fut présentée comme une situation chaotique ; mais ici le chaos n’est qu’un épithète de la situation, qui, en elle-même, ne perd pas sa consistance ; elle se trouve simplement qualifiée par une grande quantité d’actions apparemment désordonnées : une « émeute ». Mais plus fondamentalement, le chaos apparut ici comme absence de sens de la situation (c’est à dire en quelque sorte absence de situation), qui serait fondé sur une vérité existante en soi, à part des projections de sens par les différents acteurs de la situation. Le chaos renvoie donc ici à la condition signifiante des sujets, mais aussi à la possibilité de la production de ce sens à partir d’instances non signifiantes. Les individus vivent au sein du sens, et les situations en sont comme  les ports. Mais le chaos de la pleine mer n’est que l’absence d’un sens qui existerait à part soi, en dehors de tout rapport de force qui le produirait. Or ce rapport de force n’est pas uniquement assignable au seul niveau de la signification. Les actes mêmes que réalisèrent les « émeutiers », avant d’être réinterprétés (par eux-mêmes comme par les autres), ne se donnent pas nécessairement comme la réalisation d’un nouveau jeu de sens, mais en supportent la possibilité. Il y a donc un rapport particulier qui apparaît entre les actes non-signifiants ( en ce sens qu’ils ne sont pas encore « interprétés »), et le sens lui-même, en tant qu’il est continuellement produit et reproduit par des rapports de force : recouvrement, par les interprétations, d’actes « proto-signifiants », en ce sens qu’ils offrent des prises aux interprétations (cf. conditions réelles de vie des émeutiers et interprétation en termes de revendications politiques inconscientes, manifestation de perte du  sentiment du droit et qualité du lien entre les organes de police et la population de ces quartiers, etc.), et possibilité, manifestée ici, d’une percée des actes ou des configurations sensibles nouvelles, non encore ramenées au fait du sens, au travers de la couche de sens imposée par les interprétations. Comme si l’on tentait de contenir le grand bouillonnement non seulement des discours mais aussi des actes et de leur capacité à produire de nouveaux discours, de nouveaux jeux de sens…

 

              Peut-être alors a-t-on vu, à travers les flammes de 2005, la silhouette d’une nouvelle subjectivité politique, mais pas celle que les instances de pouvoir ont voulu y reconnaître. Peut-être a-t-on vu quelque chose aux conséquences politiques, mais qui, en soi, n’était rien d’autre qu’un jeu, un non-sens, une activité sans but autre que la recherche d’un plaisir qui pourrait poser de nouvelles règles du jeu. Peut-être a-t-on vu là une façon de ne pas se laisser assujettir politiquement, au sens où l’on prit plaisir à lutter contre la police, et à le faire sans avoir en tête une série de revendications politiques reconnues, même si les conditions réelles de vie des individus ont pu jouer le rôle de conditions de possibilité d’apparition de l’événement. Peut-être a-t-on vu là une manière de proposer de nouvelles logiques de subjectivation, affranchies de toute référence à un pouvoir que l’on voudrait influencer dans son action, de manière à ce qu’il réponde à des attentes conformes à la logique communicationnelle de l’espace parlementaire ? Une nouvelle façon de ne pas être un sujet politique ?

            Mais l’on touche ici à la limite du discours, qui ne peut que produire du sens, quand on voudrait cerner le moment d’émergence du sens à partir du non-sens.

G.C.


[1] C’est sans doute entre la prise de conscience de ce fait et la volonté « déontologique » de prendre acte de leur responsabilité dans la propagation de l’Interville des voitures brûlées, qu’il faut chercher les raisons du « silence radio » qui entoura les heurts de Cergy. Quelle que soit la raison profonde de ce silence, elle participe en tous cas du rôle que jouèrent les médias en 2005 dans la constitution du sens de la situation, en ce sens que la décision de parler ou non des « événements » de Cergy leur donnait sens et existence, et que ce discours pouvait avoir des effets dans le champ pratique et politique.[2] Catégorie ô combien vague et fluctuante, dont on pourra voir une critique, chez ceux même qui sont censés la mesurer : Ocqueteau Frédéric, « Peut-on définir les violencesurbaines ? », Rapport de l’INHES/OND, 2006, de même que la note externe de veille n°31 du centre d’études stratégiques (http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/NoteExterneDeVeille31.pdf).[3] LQR la propagande du quotidien, Eric Hazan.[4] La presse papier fit alors fleurir en ses feuillet une profusion d’images de véhicules calcinés, de graphiques inspirés de ceux présentés par la télévision, où furent notés au jour le jour les véhicules brûlés par agglomération.

[5] Une tentative de synthèse nationale des évènements (http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/Violences_urbaines_-_Evenements_acteurs_-_dynamiques_et_interactionsvf.pdf), et surtout deux études détaillées de cas (http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/CAS_Violence_web.pdf), qui montrent clairement quelles motivations « ont poussé » les émeutiers  à participer, et quelles motivations, présentées comme plus louables du point de vue de l’opinion publique, ont pu être par eux reprises pour justifier ce qui ne semblait pas susceptible de l’être.

[6] Voir la note de veille n°31 du centre d’études stratégiques (disponible à l’adresse suivante : http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/NoteExterneDeVeille31.pdf )qui fait une comparaison internationale de ce type de situations, on l’on note que, si le schéma de déroulement de ces « émeutes » est souvent le même, la durée et l’intensité d’une telle « flambée de violence » résiste aux interprétations habituelles.

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Le diffracteur, # 1

juin 3, 2007

A supposer que l’image du réel la plus approchante implique une suspension maximale de nos projections de sens – et cela en est déjà une -,  il faut se résoudre à celle d’un chaos. Le chaos, nous n’en avons, semble-t-il, de notion que négative, une absence de forme d’ensemble, de but global, de lois, mais aussi de bien et de mal etc. Encore faudrait-il, dans cette image, rendre compte du fait indépassable pour nous, du moins en pratique (car en théorie une épochè est toujours possible), du sens, et intégrer l’idée de sa production dans cette image du chaos.

Car, le chaos, c’est plutôt ce qui n’a de vie qu’à sans cesse se nier dans sa “pureté insaisissable”, ce qui à proprement parler ne peut pas avoir de pureté insaisissable puisque la production de sens est le fait fondamental, le seul par lequel nous ayons prise sur lui, à l’intérieur duquel il doit être pensé : l’idée de sa pureté insaisissable – déjà une production de sens, qui voudrait qu’en deçà de tout espace de sens subsiste « quelque chose », sans lien avec le sens. Le sens, ce serait alors une hallucination, une superposition de strates projetées par des « sujets », individuels ou collectifs peu importe, sur ce « quelque chose » qui en soi serait sans lien avec lui.

Faisons l’économie dans notre image du réel de ces constructions, le “sujet” et ce “quelque chose” qui lui ferait face, on arrive alors à une autre hypothèse : le chaos n’est rien d’autre pour nous que ce jeu incessant de productions de sens sans fond ni forme d’ensemble ni but global etc. Le chaos c’est cette multiplicité irréductible d’espaces de dispersion avec leurs cadres et leurs règles mais aussi leurs déplacements, innovations, “créations”, avec leurs lignes solides et  structures préalables, impersonnelles, inconscientes mais aussi leurs flux, les pratiques concrètes qui à l’intérieur de chaque ”région” produisent des écarts, des distances, des différences, des oppositions même – produisent du sens (y compris des pratiques généalogiques, manières de se déprendre des cristalisations de sens auxquelles nous appartenons). 

« Au commencement était le Verbe » ?, oui, mais à bien s’entendre : cette « divinité » n’est rien d’autre, dans ses manifestations, que le résultat et la trace de rapports qui toujours déjà l’enveloppent, tout en étant eux-mêmes pris en lui, contenus dans le grand Tout, elle qui ne jouit jamais autant d’elle-même que dans ces flux qui, la traversant, savent rire de ce que lui, ce « dieu », n’est rien d’autre que « le fils de l’homme », qui toujours tend à se fixer dans une communauté de croyants, dans une strate de sens, mais aussi finit toujours par se diffracter, pour retourner au jeu incessant de la production de sens.

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Le diffracteur, # 2

juin 3, 2007

           Le chaos, c’est ce jeu (ce jeu dont il sera surtout question ici, qui sera création d’un espace. Ouvrir un peu de jeu entre nos perspectives. Faire apparaître du jeu entre celles-ci et d’autres, d’ailleurs. Jouer et faire jouer des idées, les pulvériser, rayons perdus ou propagés. Un jeu sérieux, car tout jeu l’est, même ceux qui savent en rire, une manière d’expérimenter le monde, le mettre à l’épreuve. Le jeu commence toujours par la création de son territoire, de son terrain, de son temps. Il  introduit un espacement entre les lieux univoques, la liberté de redéfinir le sens : ce coin de la cour est le camp des indiens. Jouer dans notre coin, pour assouplir les jointures du réel, lui imposer la possibilité de se fissurer, et faire apparaître l’éventualité de nouvelles règles du jeu ? Façonner, ou laisser se façonner librement un objet protéiforme, cristal diffractant, selon des indices variables, quelques lignes de fuite) à l’intérieur duquel les strates de sens se font et se défont, sans téléologie absolue car il n’est de but que relatif à l’une de ces strates, et qui n’est jamais affirmé avec tant de fidélité que dans ces discours et ces pratiques, ironiques, qui se savent obéir à sa « loi » (Ironie interdite à l’homme d’action, car pour être ce qu’il est il se doit de prendre au sérieux les buts qui à l’intérieur d’une strate de sens régissent son action – ce qui par ailleurs n’exclut pas, ne devrait pas exclure une capacité joyeuse à l’ironie).

De l’ironie donc (Marx ne s’est pas trompé lorsqu’il a écrit que l’histoire se répète toujours deux fois[1], l’une comme tragédie et l’autre comme farce : ne nous a-t-il offert, pour le prouver, après le coup de massue de la Phénoménologie de l’Esprit, le Capital ?), afin que nos productions de sens n’oublient pas le jeu qu’elles jouent, simple participation à l’espace des hypothèses et des expérimentations, mais un peu de sérieux aussi, juste assez pour poser  ce “postulat pratique” sans lequel le relativisme conduit immanquablement à l’inaction, y compris au plan théorique : le « sens » de ce jeu des interprétations, du moins pour ceux qui y jouent avec un tant soit peu de gravité, c’est la guerre des sens, la guerre par la production et la stratification “du sens”, la guerre pour l’annexion sous un système de pouvoir et de savoir de… 


[1] Il écrivait que Hegel, quelque part, fait ou faisait une remarque – « les grands événements et personnages historiques se répètent » – qu’il voulait amender ou par rapport à laquelle, au moins, il voulait se démarquer d’une manière ou d’une autre et il réfléchissait, avant de tremper sa plume dans l’encrier, la paupière commençant à cligner si bien que la peau des pommettes s’étirait légèrement sous l’œil, soulevant le haut d’une barbe dont on devrait par souci de scepticisme n’attribuer les couleurs – blanche et noire – qu’à l’ancienne manière de la photographie – pourquoi n’aurait-il pas été partiellement blond ? – et non à sa ressemblance avec Dieu, à cligner, disais-je, d’un air sadique, non pas vicieux mais sadique, seul dans une chambre misérable dont on peut imaginer les murs décrépis, le papier peint sanguinolent, et lui, attablé à son travail pendant que femmes et enfants […], et lui, trempant sa plume dans l’encrier et clignant de l’œil, clignant et clignant comme si une tique ou une sangsue lui eût parasité la paupière, ajoutait en grommelant : « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».