Comme la plupart des jeunes gens de son âge, elle ne voit lorsque elle ouvre les yeux que, non des choses, les signes que des générations d’hommes et de femmes sans intention mauvaise ont destiné à l’usage du monde. La majeure partie de son activité cognitive, sans qu’elle en ait conscience bien sûr, consiste par conséquent à retrouver derrière les situations singulières le cas général qui l’explique et qui l’étouffe, à l’aune duquel on peut évaluer – autant dire qu’elle n’a d’abord pas aimé Léo Ferré, mais le chanteur anarchiste, Paul Eluard, mais le surréaliste, et Martin D., son actuel « petit ami » (comme dit sa mère qui sait pourtant que Perrine ne supporte pas cette expression), mais une sorte de graine d’intellectuel qui pourrait lui ouvrir un monde qu’elle ne connaissait pas. Celui dans lequel vit Perrine V. est un rêve cohérent dont elle ne sortirait pour rien au monde. Il est fait pour elle. Elle y comprend tout.
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C’était il y a dix ans. C’était il y a dix ans que pour la première fois les allées aveuglantes de lumière du jardin des Tuileries, bordées des pelouses grasses où se dressèrent comme des preuves les sculptures de Giacometti, Max Ernst ou Dubuffet, dont elle jouissait de connaître les noms parce qu’elle les avait lus dans l’Encyclopédia Universalis, entraînèrent Perrine V. jusqu’à la Concorde. C’est comme un vaste nœud où s’échangeaient des routes dont elle ignorait tout, la destination et la provenance, qu’elle lui ouvrait ses bras ; derrière les marchands de chichis, de boissons fraîches et de cartes postales, des automobilistes transpirants, des scooters pétaradant, des camions publicitaires et des bicyclettes tourbillonnaient dans cette fournaise comme des légumes dans une marmite en échangeant tristement, lorsqu’ils se rencontraient au milieu des klaxons, des insanités sans imagination. Les trottoirs, tout autant encombrés, transhumaient derrière les parapluies des troupeaux de piétons de la pyramide du Louvre jusqu’aux Champs-élysées, du magasin Disney à l’Opéra Garnier, de la Joconde jusqu’aux toiles de Van Gogh (leurs trajectoires se croisant et se décroisant au rythme de figures plus précaires encore que celles des nuages qui, une seconde, nous font penser à une forme avec laquelle, la seconde suivante, nous essayons de retenir leur inéluctable dissolution) mais elle ne savait rien encore de ces destinations et, debout à l’entrée des Tuileries, hallucinée par des décharges perceptives j’imagine comparables à celles du voyageur de Caspar David Friedrich (qu’elle ne connaissait pas), c’est comme un magma informe, auquel elle se gardait de penser appartenir, qu’elle contemplait cette mer de touristes.Au milieu de ce chaos l’obélisque se dressait, fin ou élancé, presque invisible ; lui, ou son image, était familier à Perrine parce que, six ans plus tôt (alors qu’arrivant au collège elle n’avait aucune idée bien sûr des affaires de la sexualité), Act Up l’avait fait recouvrir d’un gigantesque préservatif ; lui, qui ne ressemble pourtant pas outre mesure, trouve-elle maintenant qu’elle est renseignée, à un sexe dressé et dont elle a lu depuis qu’il avait été offert par l’Egypte en 1836 pour remercier le bon Roi de France d’avoir eu pour sujet l’impayable Champollion ; lui, donc, plusieurs siècles de piétons l’avaient peut-être comme elle le fit ce jour-là contourné sans le regarder de près – rien ne l’interdit – mais je ne le crois pas. C’est difficile, aujourd’hui, de s’en approcher (parce qu’il faut quelque chose comme un courage suicidaire pour interrompre le flux des voitures) mais j’imagine qu’à une époque le monolithe Egyptien devait apparaître aux Parisiens à peu près comme aux singes le parallélépipède de platine qu’ils découvrent au début de 2001, l’Odyssée de l’espace : un mystère, composant des significations énigmatiques, planté dans un milieu somme toute homogène, presque systémique, de valeurs et de superstitions ; quelque chose qui, parce que sa seule existence prouve que du monde on peut se faire d’autres représentations toutes aussi symboliques, toutes aussi structurées, toutes aussi complexes, agit comme le détonateur d’une déflagration du sens dont notre univers bariolé par les pillages de la colonisation ne ressent plus, évidemment, l’indescriptible puissance.
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J’imagine maintenant (Perrine V., elle, ne l’imaginait certes pas lorsqu’elle vit la Concorde pour la première fois, parce qu’elle ne savait de la Commune que les anecdotes complaisantes d’un ou d’une de ses professeurs de Français se masturbant le cou en évoquant les poches crevées de Rimbaud) les soldats de réserve lorsqu’ils débarquèrent du Havre après que la guerre de 1870 eut tout à fait liquidé l’armée impériale, n’ayant jamais rien vu que leur ville, épais si l’on veut, sales, terreux et jurant dans un patois mal dégrossi, tomber nez à nez avec ce gigantesque totem barbouillé de hiéroglyphes ; j’imagine et il ne me semble pas trop engageant d’avancer que la violence que ces ploucs durent ressentirent devant la grâce insolite et pour tout dire importune de la colonne, pour ces dessins dont, se référant à des choses dont ils ne pouvaient se faire aucune idée, ils ne pouvaient pourtant pas ne pas comprendre qu’ils se référaient à quelque chose, est autrement plus stimulante que le multiculturalisme monstrueusement plat que dégueulent les Empires du Nord et du Sud depuis que, pour continuer à s’y enfiler réciproquement des petites pièces d’or, ils n’offrent au dialogue des cultures que les niches les moins fécondes de leur anatomie. J’imagine ces hommes de peu, ouvriers et agriculteurs n’ayant pas bénéficié jusqu’au bout des caresses de l’école, épuisés et puants après les deux semaines de marche qui les menèrent du Havre jusqu’à Paris, las de rompre sous les ordres de généraux et de colonels ladres et stupides, désespérés d’avoir quitté leurs femmes et leurs enfants pour donner à des imbéciles fortunés un mois de leur temps, et les canons avec lesquelles les misérables de Paris se défendent contre l’armée (prussienne) qui les encercle ; je les imagine débarquant par centaines sur la Concorde par l’avenue des Champs-élysées dont l’Arc de Triomphe les avait peut-être déjà chamboulés, face à l’obélisque gribouillé trônant au milieu de la place bordée de luxueux immeubles ; je les imagine tournant autour de cet autel invitant à un culte dont ils ne connaissait pas le ou les dieux, l’effleurant ou le palpant avec leurs gros doigts sales pour déchiffrer les images que leurs yeux ne comprenaient pas.
Perrine V., quant à elle, n’aurait rien vu, elle n’a pas vu grand-chose, elle n’aurait pas même levé la tête si, dans cette atmosphère surchargée de poussière et d’une luminosité aveuglante avec le sol blanc et la poussière du jardin des Tuileries, juste à côté du rond soleil comme un double manufacturé, le triangle de feuilles d’or au sommet de l’obélisque n’avait attiré son regard, comme l’éclat des bagues et des colliers dorés aimantent, rue saint-Honoré (juste à côté), le groin sentimental de vieilles morues incapables de rien regarder sinon des marchandises (dont elles s’enorgueillissent de tirer une expertise). Et les autres ? Ils n’ont rien vu non plus ; ils ne se promènent que derrière la vitre d’un appareil photographique avec lequel ils capturent des images sans vie qu’ils ont déjà vus cent, mille fois dans les albums de leurs collègues de bureau ou sur des cartes postales grâce auxquelles ils peuvent identifier ce qui est à voir, c’est-à-dire à photographier encore, constituant eux aussi un musée fantôme d’images sur lesquelles ils ne s’attardent pas plus qu’ils n’ont regardé les lieux qu’elles représentent – comme s’ils déchargeaient à leur appareil la fastidieuse tâche d’enregistrer les tableaux, les monuments et les paysages qu’on leur a dit être intéressants sans qu’eux aient le courage, ou les compétences, ou la force de les juger eux-mêmes, pour pouvoir mieux investir ce qu’il leur reste d’esprit dans la contemplation passive de la télévision devant laquelle une fois rentré à l’hôtel ils s’abrutiront avec plaisir.
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Il est à parier que rien, jamais, ne viendra briser l’affligeante banalité qui bourre son existence de petites joies et de petites tristesses ; Perrine V. est une jeune fille ordinaire, comme il y en a des millions en Occident. L’on se dit peut-être même, à son contact, qu’il n’est pas si dérangeant de n’interroger le monde qu’avec les catégories grossières qu’elle-même met en œuvre : Perrine y est épuisable, elle n’en déborde pas, ou à peine. Pas besoin de tordre le langage dans un poème, dans un roman : les mots les plus communs, les phrases les plus éculées la décrivent presque à la perfection.
« Presque », ai-je écrit. Je m’en vais explorer les miettes excédentaires.
P. V.


