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Concorde

juillet 19, 2007

Comme la plupart des jeunes gens de son âge, elle ne voit lorsque elle ouvre les yeux que, non des choses, les signes que des générations d’hommes et de femmes sans intention mauvaise ont destiné à l’usage du monde. La majeure partie de son activité cognitive, sans qu’elle en ait conscience bien sûr, consiste par conséquent à retrouver derrière les situations singulières le cas général qui l’explique et qui l’étouffe, à l’aune duquel on peut évaluer – autant dire qu’elle n’a d’abord pas aimé Léo Ferré, mais le chanteur anarchiste, Paul Eluard, mais le surréaliste, et Martin D., son actuel « petit ami » (comme dit sa mère qui sait pourtant que Perrine ne supporte pas cette expression), mais une sorte de graine d’intellectuel qui pourrait lui ouvrir un monde qu’elle ne connaissait pas. Celui dans lequel vit Perrine V. est un rêve cohérent dont elle ne sortirait pour rien au monde. Il est fait pour elle. Elle y comprend tout.

*** 

C’était il y a dix ans. C’était il y a dix ans que pour la première fois les allées aveuglantes de lumière du jardin des Tuileries, bordées des pelouses grasses où se dressèrent comme des preuves les sculptures de Giacometti, Max Ernst ou Dubuffet, dont elle jouissait de connaître les noms parce qu’elle les avait lus dans l’Encyclopédia Universalis, entraînèrent Perrine V. jusqu’à la Concorde. C’est comme un vaste nœud où s’échangeaient des routes dont elle ignorait tout, la destination et la provenance, qu’elle lui ouvrait ses bras ; derrière les marchands de chichis, de boissons fraîches et de cartes postales, des automobilistes transpirants, des scooters pétaradant, des camions publicitaires et des bicyclettes tourbillonnaient dans cette fournaise comme des légumes dans une marmite en échangeant tristement, lorsqu’ils se rencontraient au milieu des klaxons, des insanités sans imagination. Les trottoirs, tout autant encombrés, transhumaient derrière les parapluies des troupeaux de piétons de la pyramide du Louvre jusqu’aux Champs-élysées, du magasin Disney à l’Opéra Garnier, de la Joconde jusqu’aux toiles de Van Gogh (leurs trajectoires se croisant et se décroisant au rythme de figures plus précaires encore que celles des nuages qui, une seconde, nous font penser à une forme avec laquelle, la seconde suivante, nous essayons de retenir leur inéluctable dissolution) mais elle ne savait rien encore de ces destinations et, debout à l’entrée des Tuileries, hallucinée par des décharges perceptives j’imagine comparables à celles du voyageur de Caspar David Friedrich (qu’elle ne connaissait pas),  c’est comme un magma informe, auquel elle se gardait de penser appartenir, qu’elle contemplait cette mer de touristes.Au milieu de ce chaos l’obélisque se dressait, fin ou élancé, presque invisible ; lui, ou son image, était familier à Perrine parce que, six ans plus tôt (alors qu’arrivant au collège elle n’avait aucune idée bien sûr des affaires de la sexualité), Act Up l’avait fait recouvrir d’un gigantesque préservatif ; lui, qui ne ressemble pourtant pas outre mesure, trouve-elle maintenant qu’elle est renseignée, à un sexe dressé et dont elle a lu depuis qu’il avait été offert par l’Egypte en 1836 pour remercier le bon Roi de France d’avoir eu pour sujet l’impayable Champollion ; lui, donc, plusieurs siècles de piétons l’avaient peut-être comme elle le fit ce jour-là contourné sans le regarder de près – rien ne l’interdit – mais je ne le crois pas. C’est difficile, aujourd’hui, de s’en approcher (parce qu’il faut quelque chose comme un courage suicidaire pour interrompre le flux des voitures) mais j’imagine qu’à une époque le monolithe Egyptien devait apparaître aux Parisiens à peu près comme aux singes le parallélépipède de platine qu’ils découvrent au début de 2001, l’Odyssée de l’espace : un mystère, composant des significations énigmatiques, planté dans un milieu somme toute homogène, presque systémique, de valeurs et de superstitions ; quelque chose qui, parce que sa seule existence prouve que du monde on peut se faire d’autres représentations toutes aussi symboliques, toutes aussi structurées, toutes aussi complexes, agit comme le détonateur d’une déflagration du sens dont notre univers bariolé par les pillages de la colonisation ne ressent plus, évidemment, l’indescriptible puissance.    

*** 

J’imagine maintenant (Perrine V., elle, ne l’imaginait certes pas lorsqu’elle vit la Concorde pour la première fois, parce qu’elle ne savait de la Commune que les anecdotes complaisantes d’un ou d’une de ses professeurs de Français se masturbant le cou en évoquant les poches crevées de Rimbaud) les soldats de réserve lorsqu’ils débarquèrent du Havre après que la guerre de 1870 eut tout à fait liquidé l’armée impériale, n’ayant jamais rien vu que leur ville, épais si l’on veut, sales, terreux et jurant dans un patois mal dégrossi, tomber nez à nez avec ce gigantesque totem barbouillé de hiéroglyphes ; j’imagine et il ne me semble pas trop engageant d’avancer que la violence que ces ploucs durent ressentirent devant la grâce insolite et pour tout dire importune de la colonne, pour ces dessins dont,  se référant à des choses dont ils ne pouvaient se faire aucune idée, ils ne pouvaient pourtant pas ne pas comprendre qu’ils se référaient à quelque chose, est autrement plus stimulante que le multiculturalisme monstrueusement plat que dégueulent les Empires du Nord et du Sud depuis que, pour continuer à s’y enfiler réciproquement des petites pièces d’or, ils n’offrent au dialogue des cultures que les niches les moins fécondes de leur anatomie. J’imagine ces hommes de peu, ouvriers et agriculteurs n’ayant pas bénéficié jusqu’au bout des caresses de l’école, épuisés et puants après les deux semaines de marche qui les menèrent du Havre jusqu’à Paris, las de rompre sous les ordres de généraux et de colonels ladres et stupides, désespérés d’avoir quitté leurs femmes et leurs enfants pour donner à des imbéciles fortunés un mois de leur temps, et les canons avec lesquelles les misérables de Paris se défendent contre l’armée (prussienne) qui les encercle ; je les imagine débarquant par centaines sur la Concorde par l’avenue des Champs-élysées dont l’Arc de Triomphe les avait peut-être déjà chamboulés, face à l’obélisque gribouillé trônant au milieu de la place bordée de luxueux immeubles ; je les imagine tournant autour de cet autel invitant à un culte dont ils ne connaissait pas le ou les dieux, l’effleurant ou le palpant avec leurs gros doigts sales pour déchiffrer les images que leurs yeux ne comprenaient pas.

Perrine V., quant à elle, n’aurait rien vu, elle n’a pas vu grand-chose, elle n’aurait pas même levé la tête si, dans cette atmosphère surchargée de poussière et d’une luminosité aveuglante avec le sol blanc et la poussière du jardin des Tuileries, juste à côté du rond soleil comme un double manufacturé, le triangle de feuilles d’or au sommet de l’obélisque n’avait attiré son regard, comme l’éclat des bagues et des colliers dorés aimantent, rue saint-Honoré (juste à côté), le groin sentimental de vieilles morues incapables de rien regarder sinon des marchandises (dont elles s’enorgueillissent de tirer une expertise). Et les autres ? Ils n’ont rien vu non plus ; ils ne se promènent que derrière la vitre d’un appareil photographique avec lequel ils capturent des images sans vie qu’ils ont déjà vus cent, mille fois dans les albums de leurs collègues de bureau ou sur des cartes postales grâce auxquelles ils peuvent identifier ce qui est à voir, c’est-à-dire à photographier encore, constituant eux aussi un musée fantôme d’images sur lesquelles ils ne s’attardent pas plus qu’ils n’ont regardé les lieux qu’elles représentent – comme s’ils déchargeaient à leur appareil la fastidieuse tâche d’enregistrer les tableaux, les monuments et les paysages qu’on leur a dit être intéressants sans qu’eux aient le courage, ou les compétences, ou la force de les juger eux-mêmes, pour pouvoir mieux investir ce qu’il leur reste d’esprit dans la contemplation passive de la télévision devant laquelle une fois rentré à l’hôtel ils s’abrutiront avec plaisir.

***

Il est à parier que rien, jamais, ne viendra briser l’affligeante banalité qui bourre son existence de petites joies et de petites tristesses ; Perrine V. est une jeune fille ordinaire, comme il y en a des millions en Occident. L’on se dit peut-être même, à son contact, qu’il n’est pas si dérangeant de n’interroger le monde qu’avec les catégories grossières qu’elle-même met en œuvre : Perrine y est épuisable, elle n’en déborde pas, ou à peine. Pas besoin de tordre le langage dans un poème, dans un roman : les mots les plus communs, les phrases les plus éculées la décrivent presque à la perfection.

« Presque », ai-je écrit. Je m’en vais explorer les miettes excédentaires.

P. V.

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Critique de la raison magique

juillet 5, 2007

§1. Nomina sunt res. – Problème : il n’est pas rare qu’un discours (la morale chrétienne, le droit pénal, la psychanalyse etc.), dès lors que des énonciations le diffusent, parvienne à produire des effets de réel ; on finit par prendre le contenu d’un énoncé pour un état de fait. Comment quelque chose qui n’existe pas (un objet énoncé) peut-il néanmoins s’inscrire dans le réel ? – Une formation discursive, certes, ce n’est pas rien, ça existe : c’est un corpus fini d’énoncés primitifs et de règles, délimitant un espace de dispersion d’énoncés dérivés. Une formation discursive c’est donc la condition de possibilité de pratiques discursives, et ça existe comme existent les pratiques qu’elle rend possibles. Mais la « mauvaise conscience », la « délinquance », le « refoulement » ou le « terrorisme » ça n’existe pas : ce sont les objets d’énoncés possibles, dont la prolifération est ordonnée à des règles précises, qui fixent entre autres choses la distribution des rôles, par exemple celui de sujet parlant (Qui est ici en droit de parler ? le prêtre, le juge, le psychanalyste, le ministre de l’Intérieur). Un jeu s’instaure, à l’intérieur duquel des énoncés sont produits – et diffusés dans des énonciations -, et avec eux des variations de sens, du sens, du bon sens. Et cette « plage de dicibilité » a pour point focal un objet discursif, qui lui n’existe pas : ce qui existe ce sont les souffrances résultant de l’introjection des pulsions agressives et les structures politiques dans lesquelles a lieu ce phénomène psychique, et non la « mauvaise conscience », simple élément du discours sacerdotal (Généalogie de la morale II, 16) ; ce qui existe c’est la multiplicité des illégalismes et les formes économiques, sociales et politiques à l’intérieur desquelles ont lieu ces actions, et non la « délinquance », point focal du droit pénal (Surveiller et Punir IV, II). – « Mais il est évident que la mauvaise conscience ça existe, et heureusement ! il est évident qu’il y a des délinquants (et heureusement…) ! etc. » : il faut se rendre à l’évidence, nous n’avons pas les faveurs du bon sens… Que valent ces évidences ? Les qualifier d’illusions ? Non, car une expérience correspond bien à ces énoncés, qui relève tantôt du sens interne, tantôt du sens externe : « la délinquance ne cesse d’augmenter », déclare le ministre de l’Intérieur, et quelqu’un peut-il nier que cet énoncé renvoie à des “faits” évidents (sentiment d’insécurité exacerbé, taux de délinquance croissant etc.), qui parlent d’eux-mêmes ? – Le problème est précisément le suivant : des énoncés renvoyant à des « faits » n’ont pas un contenu illusoire, certes, mais il serait naif de croire que la visée d’un référent suffit à garantir la pureté descriptive d’une série d’énoncés. S’imaginer que des mots, parce qu’ils ont un référent (on entend par là une pure fonction logique : ce qu’un énoncé vise comme le dehors dont il tient lieu) ont un rapport nécessaire avec lui, comme c’est le cas entre un nom propre et son propriétaire pour certains peuples primitifs, c’est même le résidu d’une forme de pensée magique. Car les énoncés, loin de représenter intrinsèquement (rapport magique) ce dont ils sont la représentation, s’y réfèrent à travers la toile d’une formation discursive. Mais il y a plus : en prenant corps dans des énonciations et en se greffant sur d’autres pratiques, ainsi réorientées, ces productions de sens induisent des effets dans le réel, ainsi parfois que des effets de réel : elles concourent à changer les modes de pensée et d’action, à infléchir les rapports de force etc., mais aussi, ce qui est plus étonnant, elles découpent des “faits” qui de toute évidence sont homogènes ou isomorphes aux objets énoncés. Une fiction historique rendra peut être plus clair ce type de processus : supposons la morale chrétienne soumettant à son régime discursif les pratiques de soi de l’antiquité païenne, comme l’examen et la direction de conscience ; en infléchissant leurs procédures et buts, elle aurait fini par transformer aussi le référent initial de l’objet « mauvaise conscience », qui à l’origine lui aurait été clairement hétéromorphe (peut-être s’agissait-il du renoncement pulsionnel, douloureux, lié à des structures politiques d’ordre disciplinaire) : naissance à terme du “pécheur” (“si je souffre, c’est ma faute”), qui cesse d’être un pur objet discursif puisque désormais des hommes se vivent ainsi et adoptent le mode de vie approprié. Conséquence : on voit se dessiner un nouvel espace de visibilité, isomorphe à un régime discursif qui l’a précédé (naissance de l’ “intériorité”, et des ses accidents, plus tard objectivée par la psychologie ); et cette manière de dire les choses, loin d’être neutre, peut être analysée comme l’instrument d’une stratégie de pouvoir, ici celle des prêtres. Ce type d’hypothèse rompt avec une approche empiriste et descriptive de l’histoire (avatar de la raison magique), car il a pour but d’une part de défaire des effets de réel hégémoniques (évidences), en exhumant le type de discours qui les configure; de rendre possible de nouvelles productions de sens et de réel, d’autre part (Idem pour la délinquance et la société disciplinaire, pour le terrorisme et notre société de sécurité). – Parler depuis une formation discursive, c’est toujours traduire quelque chose dans les termes d’un espace de dicibilité donné (seuil épistémologique), et par là même (seuil politique) l’assujettir à un dispositif de pouvoir (délinquance et pouvoir disciplinaire, terrorisme et société de sécurité) ou du moins à un complexe de forces affrontant d’autres forces (mauvaise conscience et pouvoir sacerdotal). Les mots ont un sens, irréductible à une référence pure ou à une simple composition de significations : le réfracter, c’est ouvrir le régime discursif à l’intérieur duquel ils jouent et exhumer le seuil politique sur lequel ils sont, dans un contexte donné, branchés.

§2. Res sunt nomina. - Renversons le mot d’ordre du nominalisme : les mots tiennent lieu des choses, jusqu’à les modifier, et inversement les choses nous apparaissent comme un langage muet et visible. Mais c’est une autre variante de la pensée magique que de croire en des expériences dont l’évidence suffirait à garantir qu’elles sont donatrices d’un sens murmuré par les choses mêmes, que les mots n’auraient plus qu’à représenter. Entre les « champs de dicibilité » et les « plages de visibilité » il y a en principe fracture, réfraction ; et en même temps, la jointure de ces deux milieux hétérogènes étant le non lieu où s’affrontent les forces, il y a un aussi sans cesse des emboîtements, des ajustements entre telle évidence (le plus souvent déjà travaillée par des disours) et telle manière de l’énoncer surgissant du dehors ; parfois on a même un repliement de l’un sur l’autre lorsque s’instaure un dispositif de pouvoir puissant. Et comme des régimes discursifs règlent la dispersion des énoncés, des machines d’évidance, qui en général intègrent déjà dans leur fonctionnement des discours, configurent et diffusent des évidences: l’ampleur de leurs connexions réciproques fixe le degré d’homogénéité et de rigidité d’une strate de sens. – Une machine d’évidance configure ou fabrique et dissémine des complexes typiques de perceptions, d’émotions et donc aussi d’actions (« évidences »). Voir le visible, c’est être pris dans ces machines, être incité à voir avec leurs yeux : en présence de quelque chose dont la réception est pour moi codée (dans ce codage interviennent déjà des discours, latents et sédimentés), je suis disposé à isoler, grossir, déformer certains éléments, à en amoindrir ou gommer d’autres, jusqu’à voir une chose qui parle d’elle-même, qui fait signe en direction d’autres niveaux d’évidence, à laquelle aussi j’associe tel(s) affect(s), et éventuellement une réaction motrice « appropriée ». Il y a le sens énoncé, et le sens vu. Un exemple, familier, pris dans notre dispositif audio-visuel : « Le Hamas va enfin pouvoir mettre en œuvre son programme, dit Abou Salah, 25 ans, le visage fier, cerclé du collier de barbe réglementaire », lit-on dans Le Monde (15/06/2007). Cas typique de chose parlant d’elle-même (« ce jeune et fier collier de barbe est dangereux »), sans doute issu de la déformation d’une manière de voir plus ancienne (“cet Arabe est méchant”) : une évidence travaillée, notamment, par un discours raciste postcolonial est reprise et modifiée par la “question de l’islamisme”, qui se branche sur un autre dispositif de pouvoir (« cette position est l’une des dizaines de places fortes du Fatah tombées entre les mains des islamistes [du Hamas] depuis le début de la semaine » avait déjà prévenu notre journaliste, de peur que les mots nous manquent pour nommer l’image qui devait suivre). Séduite par un nouveau type de discours, une évidence déjà diffusée tend à être absorbée par une stratégie de pouvoir différente. Il y a bien ici recouvrement d’une évidence (“ce jeune et fier collier de barbe est dangereux”) et d’un énoncé (“c’est un terroriste”), si bien que les évidences deviennent clairement énonçables et les énoncés évidemment fondés. Le dispositif de pouvoir qui s’appuie sur les deux peut alors replier les énoncés de terrorisme sur l’évidence de son existence, puisque l’évidence elle-même est énoncée en ces termes par ceux qui la vivent. Et c’est parce que des discours différents, répondant à des stratégies incompatibles, peuvent se greffer sur les mêmes évidences (Sarkozy n’est pas Le Pen, et remet au goût du jour des évidences grisonnantes) que l’analyse politique requiert, au moins à titre de principe heuristique, la distinction du voir et du dire (même s’il y a du dit sédimenté dans tout voir, précisément parce que tout régime discusif influent tend à s’approprier des évidences). – Ajoutons que dans le passage d’une société de discipline à une société de contrôle, comme la nôtre, l’organisation de cette machinerie change profondément de technologie : on passe d’une structuration topologique des champs de visibilité, dans des lieux aménagés à cet effet (la prison, l’école, l’usine, l’hôpital etc.), à leur diffusion immatérielle, dans les flux d’informations qui traversent l’espace de la « communication » (télé, cinéma, Internet etc.). Technologie plus souple, plus subtile, plus frappante aussi. Technologie qui de plus favorise la confusion du visible et dicible (les flux d’informations sont transversaux à cette distinction), ainsi que l’enracinement de la compréhension magique des deux – qui culmine dans le genre « reportage », avatar du naturalisme.

§3. Diffusions (dispersion, réfraction, diffraction).Strate de sens : un espace de dispersion, globalement homogène, des évidences et des énoncés, qui dans l’idéal y circulent sans déviations ni obstacles ; en réalité les déviations existent, dans l’exacte mesure où toute strate de sens est branchée sur un dispositif de pouvoir qui lui-même, quelle que soit sa puissance, rencontre des points de résistance : un espace de dispersion est parsemé d’îlots hétérogènes, éléments « invisibles » ou « indicibles » qui émergent, et brisent les lignes tracées de visibilité et dicibilité (effets de réfraction : on continue pour un temps à les voir et les énoncer à la mode ancienne, mais cela sonne faux ). Diffraction : la pulvérisation des évidences et des énoncés typiques d’une strate de sens, parfois jusqu’à leur extinction, lorsqu’ils rencontrent des obstacles qui ne leur sont pas complètement transparents; ce phénomène s’observe à deux échelles au moins: des « sensibilités » et manières de dire subversives qui défigurent pour les reconfigurer des évidences et énonciations typiques; mais aussi, dès lors que ce régime audio-visuel (énoncés, évidences) perd en intensité, des offensives contre ses sources primaires, contre la machine d’évidance qui projette telle « plage de visibilité », contre le régime discursif qui ordonne tel « champs de dicibilité » (Deleuze). – Diffracter c’est donc réfléchir en les faisant interférer des ondes lumineuses (évidences) et sonores (énoncés) qui dans une strate de sens se dispersaient de manière réglée : soit en subvertissant au cas par cas l’encodage des évidences et des énoncés, pour rendre visible et dicible autre chose (faire des « monstres »); soit en rendant visible et dicible sur une surface de réfraction la source primaire des ondes ainsi diffusées (exhumer une matrice) – ce qui laisse voir et entendre les contingences d’une strate de sens, et fissure le rapport magique aux “choses” et aux “mots”.

J.-P. F.

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Chaosalité

juillet 3, 2007

On sait depuis Hume que la causalité, dans les sciences physiques ou partout (soit le fait que « x cause y »), n’est que l’objet d’une croyance, celle-ci étant « causée » par l’habitude de voir succéder à un état x un état y (j’emploie causée à dessein ; il faudrait dire modestement que l’on observe que, souvent, l’addiction à la succession entraîne une croyance à la causalité). Pourtant, nous n’aurons pas besoin d’être si durs, et garderons pour les sciences dont les expériences sont infiniment répétables le droit de tenir ce genre de discours proprement métaphysique (parce que la causalité n’y est jamais observable en tant que telle), et de dire que « x cause y ».

Mais pour les autres, que l’on appelle, usant d’un charmant oxymore, « les sciences humaines », nous ne placerons pas notre clémence dans les bénéfices d’un doute. Les « sciences » humaines prétendent tirer leur scientificité de la possibilité qu’elles mettent en avant, sinon des lois, au moins des réseaux de causation. « C’est parce qu’il est pauvre qu’il ne réussit pas à l’école », dit le sociologue (durkheimien, pour qui les faits sociaux doivent être traités comme des choses). « C’est à cause de la crise du phylloxera que les paysans se sont révoltés », dit l’Historien (positiviste). « C’est parce que les deux frères sont en concurrence pour posséder la mère qu’ils sont rivaux », dit le psychanalyste. Autrement dit, les humaines sciences découpent dans le réel des réseaux de causalité qui donnent un sens à l’expérience. Ce faisant, elles ne peuvent être attentives à la singularité de leur expérience, et sont plus sujettes encore à la métaphysique dogmatique que les sciences dures.

D’abord parce que les expériences ne sont pas répétables. On n’a pas : après chaque x, j’ai eu un y, mais, simplement « après ce x il y a cet y », ou même : « j’ai ce x, et par ailleurs cet y ». Dès lors, passer de cette succession ou de cette contemporanéité à une causalité semble, pour tout dire, une pétition de principes. Pourquoi, dès lors, dit-on « x a causé y » ? D’où peut-on induire des deux évènements « En 18** il y a une crise du phylloxera » et « En 18**(+1) les paysans se révoltent » que l’un a causé l’autre ? En l’absence de toute épreuve empirique, il faut dire que cette attribution de causalité ne tient, en définitive, que sur le bon sens, qui est (parce qu’il est sens) unification des multiplicités, mais (parce qu’il est bon) unification « normale » des multiplicités, – c’est-à-dire qu’il « pense » par proverbes, ou encore avec du sens tout fait. En l’occurrence, dans notre exemple, la mise en exergue par l’historien d’une causalité ne s’appuie que sur le bon sens qui nous fait dire (mais pourquoi ? Au nom de quoi ?) que « la crise d’un secteur mécontente les travailleurs de ce secteur ». In fine, la causalité historique est donc ravalée dans l’imputation d’une causalité psychologique (individuelle ou collective) que l’on ne questionne pas, parce qu’elle est de bons sens.

En réalité, il est fort à parier que les singularités (évènements historiques, acteurs sociaux, sujets psychologiques) se refusent aux généralisations de bon sens, qu’ils échappent en grande partie aux sciences humaines qui essaient de les enfermer dans leurs réseaux causaux. Articuler à la question du chaos celle du sens comme nous tentons de le faire ne veut rien dire d’autre que ceci : aucune causalité n’est assignable autrement que par un parti pris de bon sens.

Quid des sciences humaines ? Prenons un exemple, certes grossier, et qui n’en n’est pas (des sciences humaines), mais qui est structuré de la même manière, pour répondre à cette question. On peut dire : « C’est parce qu’il était trop jaloux que Robert divorça de sa femme ». Mais on peut tout aussi bien dire : « C’est parce qu’il était trop jaloux que Robert épousa sa femme. » Que se passe-t-il ? Les deux propositions sont possibles, elles font sens, aucune des deux n’est en tant que telle absurde. Pourtant, on explique avec la même cause (jalousie) deux effets opposés (divorce/mariage), et tous les deux semblent aller de soi, reposant sur une forme de bon sens. Dans le premier cas, il faudra rajouter une médiation du type : « il souffrait trop de sa propre jalousie et ce n’était plus vivable ». Et dans le second : « afin d’être assuré de l’avoir pour lui tout seul ». Résultat : l’attribution de la causalité dans le récit a pour effet de suggérer des médiations qui forcent le locuteur à imaginer un personnage, ou une situation, pour pouvoir retomber sur ses pattes. Autrement dit, la causalité est un opérateur de scénarios, ou mieux – parce qu’il n’y a pas, en fait de causes –  un opérateur de fictions. En tant que telles, les sciences humaines ne sont, bien souvent, qu’un avatar – non conscient de ses outils – du roman naturaliste, l’esprit de sérieux en plus.

P. V.